06/04: à Pà ques, la grammaire marche sur des œufs !
La Voix du Nord.fr - par BRUNO DEWAELE
Pà ques peut bien passer, aux yeux du chrétien, pour un jour de gloire et de résurrection, il n'en demeure pas moins, pour l'usager de la langue, un authentique chemin de croix. Article ou pas ? Majuscule ou minuscule ? Singulier ou pluriel ? Et, surtout, masculin ou féminin ? Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'avec lui les occasions ne manquent pas… de se retrouver chocolat !
Essayons de faire simple. Au singulier et précédé de l'article, le mot renvoie à la fête juive annuelle qui commémore l'exode d'Égypte, ou encore à la fête orthodoxe. Ainsi, André Maurois évoque avec gourmandise les « gà teaux de la Pà que juive », Maurice Barrès « la semaine de la Pà que grecque ». N'allez pourtant pas croire que la majuscule, si elle est fréquente, constitue en l'occurrence un dogme inviolable : c'est qu'on l'a longtemps refusée aux fêtes autres que chrétiennes, et il n'est pas rare que dans cette acception l'on écrive aussi « la pà que », au risque d'une confusion " il est vrai mineure, celui-ci symbolisant celle-là " avec l'agneau que, traditionnellement, l'on immolait pour la circonstance… N'allez pas davantage penser que le pluriel soit définitivement hors la loi dans ces cas de figure : la romancière Zoé Oldenbourg n'hésite pas à écrire, dans son Procès du rêve, que « Pà ques russes tombaient tard cette année-là » !
Les choses seraient-elles plus claires du côté des Églises chrétiennes d'Occident ? Il s'en faut, hélas ! C'est que le mot, sous nos latitudes, a tout du transsexuel, genre amour, délice et orgue : comme ces derniers, il est masculin au singulier, féminin au pluriel… Vous ne voudriez pas qu'un grammairien sérieux mît tous ses oeufs dans le même panier ? Partant, et quand bien même la météo nous prédirait un Pà ques « frais » et « nuageux » cette année, cela n'empêchera pas qu'on vous « les » souhaite « joyeuses » ! On vous expliquera alors doctement que le mot est du féminin quand il est accompagné d'une épithète ou d'un déterminant " en témoignent les « Pà ques fleuries » du dimanche des Rameaux et les « Pà ques closes » de celui de Quasimodo, quinze jours plus tard. Mais qu'il reste masculin quand il est employé seul. Les raisons de cet hermaphrodisme linguistique ? Nébuleuses, pour ne pas dire plus ! Le Petit Robert considère visiblement que la fête chrétienne est, à l'origine, du féminin pluriel, alors que le masculin serait le résultat d'une ellipse : on entendrait par là « le jour de Pà ques ». Pour le Dictionnaire des difficultés et pièges du français de Larousse, en revanche, c'est bel et bien le masculin singulier qui désigne la fête religieuse, quand le féminin pluriel s'appliquerait au temps de l'année où l'on célèbre Pà ques ! On le voit, mais c'était bien le moins que l'on pût attendre dans un tel contexte : il y a manifestement, en l'espèce, plus d'un son de cloche… Et on ne vous parle pas de la majuscule ! Si tout le monde s'accorde sur le sens de l'expression (à savoir « se confesser et recevoir la communion durant le temps pascal, conformément à la prescription de l'Église »), l'Académie écrit « faire ses pà ques », Littré « faire ses Pà ques ». De même, quand Larousse vous souhaite de « joyeuses pà ques », Robert surenchérit par le biais de « joyeuses Pà ques ». Mais il était prévisible que, pour mettre ces deux-là d'accord, la croix seule ne suffirait pas. Il y faut encore la bannière… Quant à ceux qui, épris de logique et de cohérence, se diraient crucifiés par ces sempiternelles divergences, il ne leur reste plus qu'à placer leurs espoirs dans une prochaine harmonisation des dictionnaires. Et qu'à prier, bien sûr, pour que cela se fasse à Pà ques… plutôt qu'à la Trinité !
En attendant, vivement Noël ! Ou… la Noël ? Décidément, avec ce diable de français, on n'est jamais à la fête…
http://www.lavoixdunord.fr/journal/VDN/2010/04/04/KALEIDO/ART2325695.phtml © 2010 La Voix du Nord. Tous droits réservés.
Pà ques peut bien passer, aux yeux du chrétien, pour un jour de gloire et de résurrection, il n'en demeure pas moins, pour l'usager de la langue, un authentique chemin de croix. Article ou pas ? Majuscule ou minuscule ? Singulier ou pluriel ? Et, surtout, masculin ou féminin ? Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'avec lui les occasions ne manquent pas… de se retrouver chocolat !
Essayons de faire simple. Au singulier et précédé de l'article, le mot renvoie à la fête juive annuelle qui commémore l'exode d'Égypte, ou encore à la fête orthodoxe. Ainsi, André Maurois évoque avec gourmandise les « gà teaux de la Pà que juive », Maurice Barrès « la semaine de la Pà que grecque ». N'allez pourtant pas croire que la majuscule, si elle est fréquente, constitue en l'occurrence un dogme inviolable : c'est qu'on l'a longtemps refusée aux fêtes autres que chrétiennes, et il n'est pas rare que dans cette acception l'on écrive aussi « la pà que », au risque d'une confusion " il est vrai mineure, celui-ci symbolisant celle-là " avec l'agneau que, traditionnellement, l'on immolait pour la circonstance… N'allez pas davantage penser que le pluriel soit définitivement hors la loi dans ces cas de figure : la romancière Zoé Oldenbourg n'hésite pas à écrire, dans son Procès du rêve, que « Pà ques russes tombaient tard cette année-là » !
Les choses seraient-elles plus claires du côté des Églises chrétiennes d'Occident ? Il s'en faut, hélas ! C'est que le mot, sous nos latitudes, a tout du transsexuel, genre amour, délice et orgue : comme ces derniers, il est masculin au singulier, féminin au pluriel… Vous ne voudriez pas qu'un grammairien sérieux mît tous ses oeufs dans le même panier ? Partant, et quand bien même la météo nous prédirait un Pà ques « frais » et « nuageux » cette année, cela n'empêchera pas qu'on vous « les » souhaite « joyeuses » ! On vous expliquera alors doctement que le mot est du féminin quand il est accompagné d'une épithète ou d'un déterminant " en témoignent les « Pà ques fleuries » du dimanche des Rameaux et les « Pà ques closes » de celui de Quasimodo, quinze jours plus tard. Mais qu'il reste masculin quand il est employé seul. Les raisons de cet hermaphrodisme linguistique ? Nébuleuses, pour ne pas dire plus ! Le Petit Robert considère visiblement que la fête chrétienne est, à l'origine, du féminin pluriel, alors que le masculin serait le résultat d'une ellipse : on entendrait par là « le jour de Pà ques ». Pour le Dictionnaire des difficultés et pièges du français de Larousse, en revanche, c'est bel et bien le masculin singulier qui désigne la fête religieuse, quand le féminin pluriel s'appliquerait au temps de l'année où l'on célèbre Pà ques ! On le voit, mais c'était bien le moins que l'on pût attendre dans un tel contexte : il y a manifestement, en l'espèce, plus d'un son de cloche… Et on ne vous parle pas de la majuscule ! Si tout le monde s'accorde sur le sens de l'expression (à savoir « se confesser et recevoir la communion durant le temps pascal, conformément à la prescription de l'Église »), l'Académie écrit « faire ses pà ques », Littré « faire ses Pà ques ». De même, quand Larousse vous souhaite de « joyeuses pà ques », Robert surenchérit par le biais de « joyeuses Pà ques ». Mais il était prévisible que, pour mettre ces deux-là d'accord, la croix seule ne suffirait pas. Il y faut encore la bannière… Quant à ceux qui, épris de logique et de cohérence, se diraient crucifiés par ces sempiternelles divergences, il ne leur reste plus qu'à placer leurs espoirs dans une prochaine harmonisation des dictionnaires. Et qu'à prier, bien sûr, pour que cela se fasse à Pà ques… plutôt qu'à la Trinité !
En attendant, vivement Noël ! Ou… la Noël ? Décidément, avec ce diable de français, on n'est jamais à la fête…
http://www.lavoixdunord.fr/journal/VDN/2010/04/04/KALEIDO/ART2325695.phtml © 2010 La Voix du Nord. Tous droits réservés.



