TV5 Monde - Par Pascal Hérard

Parfois inspirée par une supposée logique de nécessité, plus souvent par contagion mondialiste ou simple conformisme, la pratique de l'anglais est devenue la règle dans de nombreuses entreprises de pays francophones à vocation internationale.

Ce "tout-anglais", pourtant, n'est pas sans conséquences sociales et psychologiques sur les salariés contraints - quand ils la savent - d'user d'une langue qu'ils ne peuvent maitriser comme la leur, perpétuellement jugés et jaugés dans cette situation d'infériorité.

Organisé à l'initiative du syndicat français CFE-CGC et placé sous le haut patronage de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) un colloque sur le "tout-anglais" dans l'entreprise apporte pour la première fois des constats et des analyses inédits.

Do you speak globish ?
Stress, angoisse, perte de performance professionnelle, problèmes de concentration, sensation de dégradation de ses compétences… les témoignages projetés en vidéo sur écran géant ou ceux des personnes présentes dans la salle sont édifiants. Les cadres expriment leur désarroi face à l'obligation de devoir travailler en anglais. La maîtrise de l'anglais, même quand elle est bonne, place les employés des entreprises internationales en situation d'infériorité et amoindrit leurs performances. "On ne peut pas être pointu, précis en anglais comme en français. Convaincre un auditoire, rester concentré dans une langue étrangère, ce n'est pas la même chose que dans sa langue maternelle. On a parfois l'impression d'être nuls, de ne pas faire correctement notre travail. Il y a une frustration, une sensation d'incompétence difficile à gérer", témoigne l'un d'entre eux.

De nombreux documents sont en anglais au sein des entreprise et la concentration que requiert cette lecture pèse elle aussi dans la balance : la peur de se tromper, de ne pas bien interpréter certain détails l'emporte sur la performance. La hantise de commettre des erreurs à cause de l'anglais est réelle chez les cadres des entreprises françaises, particulièrement celles qui travaillent à l'international : bancaire, informatique et télécommunications, automobile. Ce phénomène, loin d'être marginal, devient une souffrance au travail, cause de dépression et de démotivation pouvant même mener dans certains cas extrêmes à des suicides.

L'anglais : un "plus" pour l'économie ?

Pour le salarié, il apparaît que la maîtrise d'une langue étrangère engendre un revenu plus élevé. Une étude effectuée auprès d'un panel d'employés du même àge avec des compétences, des expériences professionnelles et un niveau d'éducation équivalents indique un niveau de salaire supérieur de 18% au Canada pour les bilingues, de 14% en Suisse et de 18% en France. Une autre étude a voulu calculer ce qu'engendrerait une "amnésie subite de toute langue étrangère" : avec la maîtrise seule de la langue maternelle dans les entreprises. L'impact économique de la perte de maîtrise des langues étrangères sur l'économie serait considérable, autour de 10 points de PIB (Produit intérieur Brut).

De façon étonnante, et d'un point de vue macro-économique, l'hégémonie de la langue anglaise peut grever la compétitivité économique, engendrer des coûts. Il y a par exemple une économie de la traduction des langues européennes vers la langue anglaise qui produit un transfert de valeur de l'ordre de 10 à 17 milliards d'euros vers les pays anglophones. Les brevets déposés par des entreprises européennes sont à 50% en allemand, puis en français, en italien, les pays anglophones n'étant qu'en cinquième position. Le coût d'accès à la protection de la propriété intellectuelle est de 22% et passe à 25% dans le cadre du "tout-anglais". L'anglais dans l'entreprise comme facteur de performance économique ne semble pas parfaitement établi.

Une langue n'est pas seulement un code

Alors que la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne stipule l'égalité des langues, que la commission européenne indique une maîtrise de langue anglaise dans l'union de 56%, la réalité est toute autre : il n'y aurait en réalité dans l'union que 13,5% des salariés avec une maîtrise de l'anglais et 15% se considérant comme "bons" en anglais. Une discrimination sur la maîtrise des langues, et plus particulièrement de l'anglais existe et pose de plus en plus problème. Comme un conférencier le rappelle "commander un café en anglais n'est pas la même chose que parler avec son chef. Une langue n'est pas seulement un code, elle est une façon de transmettre des liens affectifs et psychologiques. Comment voulez-vous vous en sortir stratégiquement dans une négociation d'affaire ou d'évaluation si vous êtes dominé ? Et si vous devez le faire en anglais, avec des anglophones en face de vous, vous l'êtes obligatoirement !"

L'anglais managérial n'est pas le même que l'anglais "first-aid", cet anglais de dépannage utilisé dans beaucoup de rencontres informelles internationales. Le contexte de pouvoir, d'inégalités que créé le "tout-anglais" est réel : des stratégies d'exclusions, d'impositions d'idées, de prises d'intérêts par ce biais existent comme les confusions qu'il peut engendrer. "Un formulaire en anglais ne sera pas compris exactement de la même manière à Milan qu'à New-York", explique un intervenant, "et pourtant il y a exactement les même mots, je sais par exemple que sur le harcèlement, la compréhension du sujet étant très différente entre les pays, il est dangereux de ne pas passer par une traduction pointue."

Quand la complexité des langues est niée…

La fracture linguistique peut s'avérer dévastatrice, même si il y a nécessité d'utiliser épisodiquement l'anglais dans le cadre de certaines situations bien précises. Des études neurophysiologiques indiquent la mobilisation de beaucoup plus de circuits neuronaux lors de l'utilisation d'une langue étrangère, abaissant par la même les autres facultés intellectuelles du locuteur. Mais le problème d'une hégémonie linguistique est encore plus vaste et touche à des notions sociologiques, psycho-affectives qui ne doivent pas être écartées : le tout-anglais produit des situations très étranges et négatives. Les exemples sont nombreux : l'entreprise-monde, comme elle est appelée par plusieurs conférenciers met des dispositifs en place en dehors de toutes réalités : "Outil lead" allié à un projet "performing" se mêlent à des "nine box" pour au final générer un environnement professionnel où la culture n'existe plus, avec un personnel pris dans une sorte d'environnement qui ne correspond plus à rien de connu. Le problème de la nuance dans la langue est bien entendu lui aussi posé : comment s'exprimer dans la complexité avec une langue étrangère réduite à un "globish" (global english, anglais de bas niveau utilisé un peu partout sur la planète, ndlr) uniquement destinée à fabriquer un espace de communication minimal ?
Sortir du tout-anglais

Si le problème de la maîtrise de l'anglais ne concerne pas l'ensemble des salariés de langue francophone il touche tout de même entre 25% et 37% d'entre eux. Il existe des lois nationales et européennes censées encadrer l'utilisation des langues étrangères, comme la loi Toubon en France, loi offrant un droit imprescriptible à s'exprimer en français et recevoir une réponse en français. Les intervenants du colloque rappellent qu'une langue commune est considérée comme un outil d'égalité, créé une exigence de respect, de dignité, et même s'il ne faut pas exagérer le phénomène de l'imposition de l'anglais dans les entreprise françaises dont 80% utilisent la "langue de la république", il est indispensable de ne pas sous-estimer le phénomène et ses conséquences.

Des propositions sont en cours de la part des syndicats, des CHSCT, pour pallier aux problèmes et souffrances engendrés par le "tout-anglais" dans l'entreprise. Celles-ci pourraient être par exemple la gestion et la valorisation des compétences linguistiques dans l'entreprise, avec un recensement et des évaluations précises de celles-ci. La création de médiateurs linguistiques, l'imposition d'une formation à l'anglais pour les personnels ayant des obligations à travailler avec cette langue, le déploiement de traducteurs automatiques informatiques

Pour conclure, le linguiste et maître de conférence, Michael Oustinoff apporte lui aussi sa pierre à l'édifice : "il n'y a pas de solution simple à un problème complexe, mais nous savons que la promotion du multilinguisme est essentielle. La Lingua franca qu'est l'anglais aujourd'hui n'est pas vouée à perdurer éternellement et certains spécialistes annoncent même sa disparition (comme Lingua franca, commune à la planète) en tant que telle au milieu du XXIème siècle à cause, ou gràce à l'importance des pays émergents comme l'Inde, le Brésil cumulée la perte d'influence des USA. Et puis il ne faut pas oublier qu'on peut avoir une connaissance d'une langue sans la parler et communiquer chacun dans la sienne propre : je ne parle pas l'italien mais le comprend très bien, comme beaucoup de Français, et les italiens me comprennent eux aussi facilement. Le multilinguisme à promouvoir est complexe, mais si il est organisé de façon intelligente, avec des systèmes d'entraides entre salariés par compétences linguistiques il pourrait permettre cette sortie du "tout-anglais" sans empêcher les échanges entre partenaires de langues différentes".

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