L'idiotisme est un terme de grammaire par lequel on désigne les tours particuliers à chaque langue, ou, ce qui est la même chose, les différents cas dans lesquels une langue s'écarte des lois de la grammaire générale1. Si le tout appartient à la langue française, l'idiotisme prendra le nom de gallicisme ; si le tour appartient à la langue latine, on l'appellera latinisme ; s'il est propre à la langue grecque, il se nommera hellénisme ; s'il appartient à l'hébreu, il prendra le nom d'hébraïsme ; s'il est propre à la langue anglaise, on parlera d'anglicisme, etc.
La grammaire générale1 est une mesure commune entre les langues ; et les locutions qui s'en écartent, ne pouvant plus se rapporter à cette mesure, semblent des branches détachées du tronc. Aussi, pour les traduire dans d'autres langues, faut-il chercher un idiotisme correspondant (s'il en existe), sinon on est obligé de les courber sous les lois de la grammaire générale.
L'on n'a employé des idiotismes que parce que la langue dont on se servait ne présentait ni des idées assez fortes, ni assez vives pour rendre la vigueur et la vivacité de certaines idées. Les idiotismes perdront donc nécessairement cette force et cette vivacité dès qu'ils seront assujétis à la méthode grammaticale, c'est-à-dire, en cessant d'être des idiotismes.
« Les tournures particulières d'une langue qu'on appelle idiotismes, si embarrassantes pour les étrangers, sont pourtant ce qui donne éminemment de la grâce au langage ; Pascal, Molière, Sévigné, Voltaire en fourmillent : les Français trouvent aux gallicismes le charme que les Grecs trouvaient aux hellénismes ; mais tout dépend de leur heureux emploi : C'est lui qui constitue le bon goût chez nous ; il constituait l'urbanité chez les Latins, et l'atticisme chez les Grecs. »
Antoine de Rivarol, Prospectus d'un nouveau Dictionnaire de la langue française.
On peut distinguer deux sortes d'idiotismes : les idiotismes réguliers et les idiotismes irréguliers.
Les idiotismes réguliers, sans être contraires aux principes fondamentaux de la grammaire, sans violer les règles immuables de la parole, s'écartent seulement des usages ordinaires ou des institutions arbitraires. Tel est entre autres ce latinisme : videre erat, videre est, videre erit, mot à mot, voir était, voir est, voir sera, pour dire : il fallait voir, il faut voir, il faudra voir.
Les idiotismes irréguliers, au contraire, sont opposés aux principes immuables de la parole. Tel est le gallicisme : mon opinion, ton épée, son amie, etc., au lieu de ma opinion, ma épée, ma amie, etc., qu'exigeraient les lois de la concordance fondées sur le rapport d'identité. Ce gallicisme n'est fondé que sur l'euphonie2. Auparavant, les anciens auteurs, pour éviter tout à la fois et cette contradiction manifeste avec les principes, et l'hiatus3 désagréable que forment ma amie, ta amie, sa amie, élidaient la voyelle « a » du déterminant possessif, et ils écrivaient « m'arme, t'amie, s'amie ». De là est venu le mot familier « mie » pour dire « amie » ; parce que, par corruption, on sépare ces mots en deux syllabes, et l'on dit « ma mie, ta mie, sa mie ».
En résumé...
Le mot « idiotisme » est emprunté, par l'intermédiaire du latin « idiotismus », de même sens, du grec tardif « idiôtismos », « langage des simples particuliers ». C'est une expression ou une construction propre à un idiome4 (appelée expression ou construction idiomatique), et qui n'a pas son équivalent syntaxique exact dans d'autres langues. On ne peut pas comprendre cette expression ou cette locution d'après les sens courants des mots qui le composent. Les gallicismes, les anglicismes, les germanismes, les latinismes sont des idiotismes.
Quelques idiotismes ou expressions idiomatiques
« Il y a » est un des idiotismes de la langue française.
« Avoir beau » est un idiotisme et veut dire « s'efforcer en vain ».
« Parler à un mur » : parler à quelqu'un inutilement, l'interlocuteur n'écoutant pas.
« Avoir une affaire sur les bras » : être occupé à une chose.
« Cervelle de moineau » : personne étourdie.
« Couper les cheveux en quatre » : être pointilleux.
« Avoir le cœur au bord des lèves » : avoir envie de vomir.
« Montrer du doigt » : désigner.
« Donner sa chemise » : être généreux.
« Être blanc comme un linge » : être livide.
« Faire la manche » : mendier.
« Rendre son tablier » : démissionner.
« Avoir un chat dans la gorge » : être enroué.
« Avoir un cœur d'artichaut » : tomber facilement amoureux.
« Avoir la banane » : être souriant, heureux.
« En avoir ras le bol » : en avoir assez, être exaspéré, être excédé..
« Boire le bouillon de onze heures » : passer de vie à trépas.
« Rester en carafe » : rester tout seul, être oublié.
« Poil de carotte » : roux, personne à poil roux.
« Être choux » : être mignon.
« S'occuper des ses oignons » : se mêler de ses propres affaires et pas de celles des autres.
« Tremper son pain de larmes » : être désespéré.
« Claquer du bec » : mourir de faim.
« Cracher son venin » : dire des méchancetés.
« Se marrer comme une baleine » (familier) : rire de bon cœur.
