Lumière sur… ► vous êtes ici

Lumière sur…

À la recherche du temps perdu

de Marcel Proust

 

L’oubli est un puissant instrument d’adaptation à la réalité parce qu’il détruit peu à peu en nous le passé survivant qui est en constante contradiction avec elle.

(Marcel Proust)

Introduction
À la recherche du temps perdu de Marcel Proust

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Gallimard, Quarto, 1999.

À la recherche du temps perdu est une œuvre romanesque de Marcel Proust, composée de sept parties publiées de 1913 à 1927 :

  • Du côté de chez Swann (1913) ;
  • À l’ombre des jeunes filles en fleurs (1919) ;
  • le Côté de Guermantes (2 volumes, 1920-1921) ;
  • Sodome et Gomorrhe (2 volumes, 1921-1922) ;
  • la Prisonnière (posthume, 1923) ;
  • Albertine disparue (posthume, 1925)
  • le Temps retrouvé (posthume, 1927).

Par ses ambitions (atteindre la substance du temps pour se soustraire à sa loi, afin de tenter de saisir, par l’écriture, l’essence d’une réalité enfouie dans l’inconscient et « recréée par notre pensée »), sa démesure (près de 3500 pages en collection de poche), et son influence sur les œuvres et les recherches littéraires à venir (Proust est considéré comme le premier classique de son temps), À la recherche du temps perdu se classe parmi les plus grandes œuvres de la littérature universelle.

Une œuvre inclassable

À l’instar de la Comédie humaine de Balzac, À la recherche du temps perdu est une somme romanesque. À la frontière de différents genres (roman psychologique, roman sociologique, roman d’apprentissage, roman poétique, roman philosophique, roman à la première personne) et les englobant tous, cette œuvre laisse transparaître la volonté de retranscrire un univers tout entier — peuplé de filles de cuisines et de princesses du sang, de bourgeois conventionnels et d’homosexuels —, mais surtout les bouleversements que connaissent ces mondes au cours du temps. La Recherche s’organise autour d’un principe central, celui de la narration à la première personne, qui commande l’ensemble du récit. Par ailleurs, elle rapporte les diverses étapes de la formation et de la révélation d’une vocation d’écrivain. En effet, en décidant, à la fin du récit, de se mettre à écrire le roman que l’on vient précisément de lire, le narrateur enferme la structure de l’œuvre dans une boucle qui semble ainsi abolir la linéarité du temps.

 Présentation des genres romanesques.

Architecture de la « recherche »

Du côté de chez Swann est une des deux pièces maîtresses — l’autre étant le Temps retrouvé — de la Recherche. La première partie, intitulée « Combray », s’ouvre sur l’évocation d’un « monde perdu à jamais » : se réveillant au milieu de la nuit, le narrateur ne reconnaît pas l’endroit où il se trouve, toutes les chambres où il a dormi affluent à sa mémoire, et en particulier celle de Combray, où il attendait le soir que sa mère vînt l’embrasser. Elle s’achève sur l’expérience de la madeleine et la restitution, par le phénomène de la mémoire involontaire, de Combray : la sensation gustative d’une madeleine trempée dans le thé lui procure d’abord un plaisir immense autant que mystérieux ; à force d’essayer d’en percer le secret, le souvenir lui revient sous la forme d’une révélation : le goût de « ce petit coquillage de pâtisserie » lui rappelle celles que lui offrait sa tante Léonie lorsqu’il était enfant — « Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé ». L’incident de la madeleine ressuscite (par la réminiscence) l’univers de l’enfance, divisé en deux territoires distincts, le « côté de chez Swann » et le « côté de Guermantes », symbolisant les deux classes, qui finiront par fusionner. La deuxième partie du roman, « Un amour de Swann » est la seule à être écrite à la troisième personne du singulier. Dominée par le procédé de la mise en abîme, elle joue un rôle charnière parce que Swann occupe une place de premier plan dans l’enfance du narrateur, et que l’histoire de sa passion pour Odette préfigure les amours futures du narrateur avec Albertine.

Caroline Maurel, Du côté de chez Swann, 116 x 89 cm, 2007.

Du côté de chez Swann, un tableau fait par Caroline Maurel qui rend hommage à son auteur préféré (2007).

À l’ombre des jeunes filles en fleurs est consacré à l’adolescence du narrateur, à son amour déçu pour Gilberte Swann, et à sa rencontre avec Albertine, à Balbec. Le Côté de Guermantes décrit la vie mondaine de l’aristocratie parisienne du faubourg Saint-Germain et la découverte de l’homosexualité. Sodome et Gomorrhe évoque la naissance de l’amour pour Albertine en même temps que l’envers du « clinquant » aristocratique. La Prisonnière, qui raconte comment le narrateur retient Albertine séquestrée, est une analyse psychologique de la passion amoureuse en vase clos ; tandis que dans Albertine disparue (ou la Fugitive), le narrateur étudie la disparition progressive de son amour après la mort d’Albertine et le tourment persistant de la jalousie, qui le conduit à mener une enquête sur le passé de son amie. Dans le Temps retrouvé, le narrateur retrouve, après la guerre, méconnaissables, tous les personnages qui ont joué un rôle dans sa vie, et prend conscience de la vacuité et de l’hypocrisie du monde dans lequel il a évolué. C’est à la fois la fin d’un monde (le monde réel, soumis aux contingences du Temps) et la révélation d’une vocation (qui correspond à un monde supratemporel, celui de l’art).

Le roman d’une vocation

Cette prise de conscience culmine à la fin du livre où se concentrent les éléments qui éclairent progressivement la structure et le sens même de l’œuvre. Faisant pendant à l’épisode de la madeleine, celui de la matinée chez la princesse de Guermantes clôt la Recherche, la quête de la vérité trouvant son aboutissement dans l’écriture. En arrivant dans la cour de l’hôtel de Guermantes, le narrateur bute sur des pavés disjoints. La sensation qu’il éprouve lui rappelle Venise et les pavés inégaux de la place Saint-Marc, et il décide de chercher à élucider la nature du plaisir que lui procure cette réminiscence tactile ; après être entré, il ressent à nouveau ce plaisir au contact d’une serviette empesée, puis au bruit d’une cuiller, qui cette fois font renaître le souvenir du Grand Hôtel de Balbec, où il passait ses vacances. C’est alors qu’il comprend que le rapprochement supratemporel de ces deux sensations, en cela même qu’elles échappent à toute chronologie, lui permet d’atteindre ce qu’elles ont d’immatériel, d’essentiel. De la même façon, l’art, par le rapprochement de deux objets dont il pose le rapport essentiel, dégage leur essence commune de la contingence du réel. Ainsi, la mémoire involontaire a adressé au narrateur, tout au long de son expérience, des signes de sa vocation d’écrivain. Le roman se referme sur la décision du narrateur de créer son œuvre. La Recherche est donc à la fois le récit du temps écoulé entre l’instant vécu et sa représentation littéraire, et le récit d’une vocation mystérieuse, qui ne se révèle qu’au terme d’un itinéraire ténébreux, revisité et éclairé par la prise de conscience. C’est donc en lui-même que le narrateur finit par trouver la vérité qu’il cherchait dans le monde : « Le seul livre vrai, un grand écrivain n’a pas, dans le sens courant, à l’inventer, puisqu’il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur. »

Postérité de la « recherche »

Peu de temps après sa mort, comme il l’avait envisagé, Proust a été au centre des principaux débats littéraires. Pour ou contre lui, la plupart des écrivains notables du XXe siècle se sont définis par rapport à lui, et il est communément admis aujourd’hui que l’influence de la Recherche a été déterminante dans l’évolution de la littérature contemporaine. À tel point d’ailleurs, qu’il n’est pas excessif de parler de « révolution proustienne ». Simultanéité des points de vue, place capitale accordée au temps (qui accède au statut de protagoniste du roman), renouvellement de la vision du monde grâce à des phrases amples qui englobent jusqu’aux hésitations de la conscience, importance réservée à l’analyse, sont autant d’aspects de cette révolution.

Le point de vue dans un récit.

Les personnages.

Citations choisies
  • On dédaigne volontiers un but qu’on n’a pas réussi à atteindre, ou qu’on a atteint définitivement. (À la recherche du temps perdu)
  • Les vrais livres doivent être les enfants non du grand jour et de la causerie, mais de l’obscurité et du silence. (Le Temps retrouvé)
  • La musique est peut-être l’exemple unique de ce qu’aurait pu être – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées – la communication des âmes.  (La Prisonnière)
  • L’oubli est un puissant instrument d’adaptation à la réalité parce qu’il détruit peu à peu en nous le passé survivant qui est en constante contradiction avec elle.  (À la recherche du temps perdu)
  • On ne guérit d’une souffrance qu’à condition de l’éprouver pleinement. (Albertine disparue)
  • Le bonheur est salutaire pour le corps, mais c’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit. (Le Temps retrouvé)
  • La jalousie n’est souvent qu’un inquiet besoin de tyrannie appliquée aux choses de l’amour. (La Prisonnière)
  • Aimer est un mauvais sort, comme ceux qu’il y a dans les contes, contre quoi on ne peut rien jusqu’à ce que l’enchantement ait cessé. (Le Temps retrouvé)
  • Notre amour de la vie n’est qu’une vieille liaison, dont nous ne savons pas nous débarrasser.  (Albertine disparue)
  • L’artiste qui renonce à une heure de travail pour une heure de causerie avec un ami sait qu’il sacrifie une réalité pour quelque chose qui n’existe pas. (Le Temps retrouvé)
  • Il est vraiment rare qu’on se quitte bien, car si on était bien, on ne se quitterait pas.  (Albertine disparue)
  • L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi, et, en disant le contraire, ment. (Albertine disparue)
  • Il n’y avait pas d’anormaux quand l’homosexualité était la norme. (Sodome et Gomorrhe)
  • Le sommeil est comme un second appartement que nous aurions et où, délaissant le nôtre, nous serions allés dormir. (Sodome et Gomorrhe)
  • L’amour, c’est l’espace et le temps rendus sensibles au cœur. (Albertine disparue)
  • La souffrance est une sorte de besoin de l’organisme de prendre conscience d’un état nouveau qui l’inquiète, de rendre la sensibilité adéquate à cet état. (Le Côté de Guermantes)
  • Le peintre original procède à la façon des oculistes. (Le Côté de Guermantes)
  • Un nom, c’est bien souvent tout ce qui reste pour nous d’un être non pas même quand il est mort, mais de son vivant. (Le Temps retrouvé)
  • Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats. (Le Temps retrouvé)
  • La vraie beauté est si particulière, si nouvelle, qu’on ne la reconnaît pas pour la beauté. (Le Côté de Guermantes)

À lire également...