Les Précieuses ridicules (1659)

de Molière

 

On ne voit pas, quoi qu’en ait dit Voltaire, que Les Précieuses ridicules (1659) aient été jouées en province avant de l’avoir été à Paris et elles ont bien l’air d’être le premier ouvrage parisien de Molière ; elles sont d’un homme qui arrive dans un pays nouveau pour lui tant il l’a quitté depuis longtemps, qui en flaire vite le ridicule le plus sensible et qui fait de ce ridicule le premier gibier de sa chasse.

Les Précieuses ridicules sont le premier pas qu’ait fait Molière dans sa campagne contre toutes les affectations. L’affectation du bel esprit et du beau parler était le défaut et le ridicule de ces femmes dites « précieuses » qui paradaient dans les ruelles de Paris. Molière protesta qu’il ne raillait que celles qui étaient « ridicules ». Il dit dans sa Préface : « Les véritables précieuses auraient tort de se piquer lorsqu’on joue les ridicules qui les imitent mal. » Au vrai, et on le voit par les textes empruntés au Cyrus de Mlle de Scudéry, c’est de toutes et des plus huppés qu’il se moqua cruellement.

On peut trouver que l’invention qui consiste à faire prendre par les précieuses des valets pour des hommes d’esprit est un peu puérile et que celle qui consiste à faire punir ainsi les précieuses par leurs amants dédaignés est un peu dure. Il y a, chez Molière, quelque brutalité populaire que l’on retrouvera dans d’autres œuvres de lui, dans les plus hautes, comme dans le Misanthrope, au cinquième acte, brutalité qui tient aux mœurs du temps, lesquelles n’étaient élégantes qu’à la surface.

Mais ce n’est guère sur cela que l’attention du spectateur est attirée. Elle se concentre tout entière sur le jargon des précieuses, sur la parodie que Mascarille des mines des hommes du bel air et l’intérêt de la pièce n’est que là. Une tradition recueillie par le Menagiana veut que Ménage, dès la première représentation, ait dit à Chapelain : « Eh ! Il nous faudra brûler ce que nous avons adoré. »

Il n’est pas très probable que le propos ait été tenu, qu’une petite pièce d’un auteur de peu d’autorité encore ait tout de suite été considérée comme une révolution littéraire. Une autre tradition recueillie par Voltaire veut qu’à une des représentations un vieillard se soit écrié au milieu du parterre: « Courage ! Molière ; voilà la vraie comédie ! »

Ce propos est beaucoup plus vraisemblable, confirmé qu’il est par l’immense succès que cette pièce obtint. En tout cas, le vieillard avait raison, la vraie comédie étant la peinture des mœurs du jour, et il avait raison encore s’il devinait que c’était la vraie comédie de Molière qui faisait son avènement: les ridicules de l’homme, mais particulièrement de la société de son temps, c’était ce que devait étudier Molière et ce qu’il faisait pour la première fois.

Voltaire fait observer, à propos des Précieuses ridicules, que « l’envie de se faire remarquer a ramené depuis le style des précieuses » et il nomme en note Tourreil (celui dont Racine disait, en lisant sa traduction desPhilippines: « Le bourreau! Il donne de l’esprit à Démosthène  »), Fontenelle, La Motte et il note que ce style a reparu sur le théâtre même. Ces renaissances de l’esprit précieux sont périodiques. Il y a, et cela est bien naturel, deux choses immortelles: c’est l’œuvre de Molière et les ridicules qu’elle a fouettés. La comédie n’extripe pas les ridicules, elle les refoule pour un temps et, en les refoulant, elle leur donne une force de retour qui se manifeste plus tard. Cela est heureux, du moins pour elle; car si elle supprimait les ridicules qu’elle fronde, elle ne rimerait à rien au bout de cinquante ans et elle se serait ensevelie dans son triomphe. Que Molière nous plaise encore cela prouve surtout qu’il n’a corrigé personne. Ce qui fait une comédie immortelle, c’est l’immortalité de son objet et, par conséquant, l’inutilité de son effort.

 

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