Phèdre (1677)

de Jean Racine

 

Introduction

Phèdre. Éditions : Classiques Hachette.Créée le 1er janvier 1677, Phèdre représente l’apogée de l’œuvre tragique de Racine. Il a trente-sept ans et, depuis son premier chef-d’œuvre, Andromaque, joué dix ans plus tôt, il a écrit à peu près une pièce par an. Protégé et admiré par le roi, élu à l’Académie française en 1672, il atteint le sommet de sa carrière. C’est en cette même année 1677 qu’il va se marier avec une riche bourgeoise parisienne et qu’il sera nommé, avec Boileau, « historiographe du roi ».

Désormais, Racine n’écrira plus de tragédie. Il partagera sa vie entre sa charge officielle à la Cour et sa famille. Ce n’est qu’à la fin de sa vie que, à la demande de Mme de Maintenon, il acceptera d’écrire deux pièces chrétiennes,Esther (1689) et Athalie (1691), à des fins pédagogiques, pour les jeunes filles pensionnaires de Saint-Cyr.

Pour réussir, Racine a su rompre des alliances et intriguer. Il s’est vivement opposé à son vieux rival Corneille. Il s’est attiré des intimités et des jalousies au point que la Voisin, lors de l’affaire des poisons, l’accusera d’avoir fait mourir son actrice et maîtresse, la Du Parc. Phèdre est l’occasion, pour les ennemis et rivaux de Racine, d’organiser contre lui une « cabale ». Bref, à tous égards, Phèdre est l’œuvre clé de Racine – et lui-même y vit son chef-d’œuvre, un aboutissement.

Phèdre reflète en tout cas les spécificités du tragique racinien, toutes poussées au paroxysme. La passion y est féroce et inadmissible (l’inceste). Les conflits y opposent des êtres que tout devrait unir. Le mal s’y donne libre cours. Le destin s’acharne contre les créatures, aveugles, égarées dans le labyrinthe, obsédées par une fuite impossible. Le pessimisme est extrême et chacun n’attend que la mort ou le sacrifice, tout en restant lucide sur la folie où il est plongé.

Racine, formé à l’école du jansénisme, puis obligé de se frayer un chemin dans une société sans pitié, convaincu que l’homme est le jeu des passions et de la volonté de puissance, a concentré dans Phèdre, une dernière fois avant de se taire, sa sombre vision de la condition humaine.
Racine a voulu revenir aux sources de la tragédie antique. Ses premières pièces ont défie le goût de son siècle, habitué aux beaux sentiments des héros cornéliens. Refusant tout optimisme accommodant, Racine veut renouer avec un lieu théâtral sobre, dénudé, où la créature humaine est livrée d’un combat inégal avec la fatalité. Cette vision est sans doute influencée par la formation janséniste de Racine.

Les modernes ont toujours été fascinés par la tragédie racinienne et par Phèdre en particulier. C’est qu’ils ont su traduire en d’autres termes le climat racinien et montrer qu’il atteint à ce qui nous est essentiel. Plutôt que d’insister sur le « pêché originel » chrétien, ils perçoivent dans Phèdre le poids de l’hérédité : quelle responsabilité avons-nous, dès lors, que s’exercent à notre insu les tares de notre sang ?

Mais nous sentons bien aussi que la « faute » de Phèdre touche au plus fort de l’interdit : l’inceste. La prohibition de la sexualité entre parents est universelle. Elle a des raisons sociales, sans doute, mais elle constitue aussi, selon Freud, le cœur du « refoulé » : complexe d’Œdipe, attirance-répulsion. Racine n’invente pas son sujet, mais il perpétue l’interrogation primordiale de l’homme sur le désir. Car nous désirons surtout ce qui est impossible.

Lire Phèdre, finalement, c’est rencontrer l’absolu. Il a nom amour. C’est le tout ou rien : ou tu m’aimes ou je te tue. Possessif ravageur, autodestructeur, l’amour est jaloux et cruel.

Pourqu’il puisse se révéler totalement, il s’attache exclusivement à une personne qui ne peut lui appartenir sans crime – ou sans inceste. Le spectateur découvre ainsi le vrai de la passion. « Il n’y a pas d’amour heureux. »

La tragédie – comme le mythe – réfléchit à la condition humaine. Mais elle est aussi spectacle et plaisir. Car nous voyons les conséquences de dérèglements qu’un autre vit pour nous : nous nous défoulons, nous nous purifions. Et la langue de Racine, pur poème lyrique, invite au dépaysement et au rêve, en transformant l’abomination des faits en mélodie des cœurs blessés.

 

Synopsis

À Trézène, en Grèce, à une époque fort lointaine, Phèdre, seconde épouse du roi Thésée, est tombée amoureuse de son beau-fils Hippolyte. Cette passion lui semble si monstrueuse qu’elle se résout à mourir plutôt que d’avouer son amour. Ne pouvant toutefois supporter le chagrin de sa nourrice Œnone, qui la voit dépérir, elle lui confie l’origine du mal qui la consume. Bientôt circule la rumeur de la mort de Thésée, absent depuis de longs mois.

Sa succession au trône ouvre une crise politique. Phèdre consulte Hippolyte ; mais, troublée par la présence du jeune homme, elle finit par lui avouer qu’elle l’aime. Hippolyte s’enfuit, horrifié.

Thésée serait vivant, apprend-on aussitôt après. Phèdre mesure l’horreur de sa situation. Et si Hippolyte venait à parler ? Œnone lui suggère de prendre les devants et d’accuser Hippolyte de tentative de viol. Phèdre s’indigne, puis, accablée, laisse Œnone agir à sa guise.

Celle-ci le dénonce à Thésée dès son retour. Désespoir et fureur de Thésée. Pour preuve de son innocence, Hippolyte lui révèle qu’il aime Aricie. Thésée ne le croit pas. Honteuse et repentante, Phèdre accourt pour lui révéler la vérité. Mais elle apprend par la bouche d’Œnone qu’Hippolyte aime Aricie. Jalouse, elle décide de ne rien dire. Malgré l’intervention d’Aricie, Thésée demande à Neptune de punir son fils.

Le suicide d’Œnone, désespérée de se voir condamnée par Phèdre, le trouble. Trop tard. Un dragon, surgi de la mer sur ordre de Neptune, tue Hippolyte. Phèdre confesse son crime à Thésée et s’empoisonne.

 

Liste des personnages
  • Thésée, roi de Trézène et d’Athènes, homme mûr, au passé galant et héroïque.
  • Phèdre, épouse déçue et trompée de Thésée, amoureuse d’Hippolyte, poursuivie par la haine ancestrale de la déesse Vénus.
  • Hippolyte, fils de Thésée et d’Antiope, complexé par la gloire de son père et amoureux d’Aricie.
  • Œnone, nourrice, dévouée corps et âme, de Phèdre.
  • Aricie, jeune princesse courageuse, éliminée du trône d’Athènes par Thésée qui, pour des raisons politiques, lui a interdit de se marier sous peine de mort.
  • Théramène, gouverneur d’Hippolyte.
  • Ismène, confidente d’Aricie.
  • Panope, femme de la suite de Phèdre.
  • Gardes.

 

Étude des personnages principaux
Phèdre

Racine propose dans sa préface la clef de ce personnage éponyme de la pièce. La formule est célèbre : « Phèdre n’est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente ». Cette ambiguïté fondamentale du personnage fait tout son intérêt dramatique: elle passe du registre de la noirceur à celui du remords, de la violence la plus obscure à de grands moments de lucidité, ce qui suscite chez le spectateur la pitié. Phèdre est une figure tragiquement écartelée.

La culpabilité de Phèdre est d’abord une culpabilité sociale et familiale : elle aime son beau-fils, Hippolyte, fils de Thésée et d’Antiope. Elle ne respecte non plus son devoir d’épousem puisqu’elle est reine: mariée du roi Thésée, elle déchoit de son rang et trahit sa fonction. Enfin, elle est indigne du titre de mère: bien qu’ayant un fils de Thésée, Acamas, elle détruit sa famille légitime par son amour pour Hippolyte.
Mais cette culpabilité n’est pas, au premier abord, de la responsabilité de Phèdre. Sa passion est vécue comme l’effet d’une machination divine, dont « la fille de Minos et de Pasiphaé » n’est que l’instrument, l’ultime manifestation. Son ascendance en effet explique quelques-uns des nombreux visages de Phèdre dans la pièce.

Il est impossible néanmoins d’innocenter complètement Phèdre à la lumière de cette lourde hérédité. Sa passion la dévore, mais il faut remarquer combien sa volonté se garde d’aller dans un sens opposé au flux qui l’entraîne. Phèdre change ainsi, de manière très rapide, de registre passionnel : amoureuse (scène 3, acte I), apeurée (scène 5, acte II), jalouse (scène 5, acte IV), repentante (scène 7, acte V), elle passe pas divers états qui la ravagent au point qu’elle abdique tout pouvoir sur elle-même. Sa raison sait être de mauvaise foi lorsque son amour pour Hippolyte est en jeu. La dernière scène de l’acte I le montre bien : Phèdre, proche du suicide, répond aux exhortations d’Œnone en rejetant la responsabilité de ses acteurs sur sa servante, et, pour camoufler son amour pour son beau-fils Hippolyte, elle le cache sous les apparences d’une préoccupation maternelle pour son fils Acamas, dont elle prétend assurer l’avenir politique.

Racine a donc bien pris soin de présenter son personnage dans les affres d’un amour dévastateur, mais aussi de mettre en scène tous les méandres empruntés par le désir, toutes les ruses de ce désir pour arriver à ses fins et se jouer d’autrui comme de soi-même, jusqu’à la mort. On notera que la principale figure de style qui caractérise les propos de Phèdre dans la pièce est l’oxymore. L’âme de Phèdre est « une obscure clarté », une « sombre lumière »…

 

Thésée

Thésée est fils d’Egée, roi d’Athènes, et Æthra, princesse de Trézène. Elevé dans cette cité par sa mère et son grand-père, il n’apprend qu’à l’adolescence qui est son père. Il part alors combattre les Pallantides, les frères d’Aricie, qui prétendaient succéder à Egée, et devient l’héritier du trône d’Athènes.

Il a un fils, Hippolyte, puis, après la disparition d’Antiope, il épouse Phèdre, dont il a eu deux fils, Acamas et Démophon (jamais mentionné par Racine dans la pièce). Thésée a donc un passé glorieux. La pièce retentit, par allusion ou récits épiques, de ses exploits.
Thésée, comme Hippolyte, a sa « faiblesse », et ce point faible, ce sont les femmes. Ses aventures galantes sont évoquées à plusieurs reprises dans la pièce, comme un thème récurrent, au vers 23 (« jeunes erreurs »), aux vers 85-89, et son voyage en Epire, dont les dangers ont alimenté le bruit de la mort du roi, avait un motif de la même trempe, puisqu’il s’agissait d’aider son ami Pirithoüs à enlever la femme du tyran de cette contrée. Thésée apparaît plutôt comme un séducteur fatigué, prompt à se jeter dans les bras de son épouse au retour de son expédition (scène 4, acte III). En outre, jamais Racine n’en fait un personnage ridicule: il conserve toujours sa qualité de héros, envers qui les dieux eux-mêmes, comme Neptune, ont des dettes.

Le donjuanisme de Thésée ne serait encore qu’une « faiblesse » toute relative si le personnage ne manquait pas de lucidité. Or Thésée est aveugle et crédule. Lui, capable de revenir des Enfers et d’exploits héroïques sans pareil, il se révèle piètre souverain et ne peut discerner à temps les mesquines manœuvres d’une servante. Il finit la tragédie en contemplant le malheur autour de lui, en père accablé, en mari abusé, en roi écrasé par le destin.

Cette image négative du héros est enfin renforcée par le rôle qu’il joue dans la pièce. Son existence s’oppose à presque tous les personnages de la tragédie : à sa femme qui ne peut aimer Hippolyte, son fils d’un premier lit ; à ce fils, qui ne peut aimer Aricie, frappée par l’interdit royal d’épouser quiconque ; à Aricie, qui ne peut aimer Hippolyte pour la même raison. Thésée incarne l’obstacle par excellence, ce qui montre parfaitement la parenthèse de l’acte II (l’acte des déclarations), c’est-à-dire où, Thésée passant pour mort, les passions se libèrent et s’expriment.

 

Hippolyte

Racine avait eu l’intention d’appeler sa pièce Phèdre et Hippolyte. Hippolyte a beau commencer la pièce, son rôle est secondaire par rapport à celui de sa belle mère ; le titre en définitive retenu le montre bien. Néanmoins, le personnage d’Hippolyte n’est sans complexité ni intérêt. Dans sa préface, Racine souligne dans quelle mesure il s’est écarté de la légende antique, et s’en excuse : s’il n’a pas epris l’extrême perfection morale et physique qui caractérise Hippolyte dans la tradition mythologique, c’est pour que la mort du personnage ne suscite pas un sentiment de révolte et d’injustice chez le spectateur. Racine veut respecter à la lettre la prescription aristotélicienne : la tragédie doit engendre la pitié, et pour qu’il y ait pitié, il faut que le personnage ait une « faiblesse », c’est-à-dire qu’il soit humain, proche du spectateur, qui doit pouvoir s’identifier. En faisant d’Hippolyte l’amant d’Aricie, il rend accessible son personnage. Le tragique, c’est humain.

Racine présente l’amour d’Hippolyte pour Aricie comme antithétique au reste de sa personnalité. Amateur de chasse et autres sports (vers 130-132), il semble voué à la prouesse solitaire de ceux de son père. Fils de Thésée et d’Antope, reine des Amazones, il présente une parfaite « grandeur d’âme ». Il sait garder le contrôle de lui-même, lorsque Phèdre lui avoue sa passion: il refuse de la frapper de son glaive (scène 5, acte II). Il fait preuve de fidélité, envers Aricie, à qui vont ses dernières paroles (vers 1561-1566), et même envers Phèdre, qu’il refuse de dénoncer ou de couvrir d’opprobre : jamais il n’oublie qu’elle est reine, épouse de son père (scène 5, acte II).
Par toutes ces qualités, il se croit au-dessus des autres hommes, avant de prendre conscience de son amour pour Aricie : le voilà devenu simplement un homme parmi les autres hommes, sujet aux lois de l’amour (vers 531-536). Il juge sa passion, comme un obstacle sur la route de l’héroïsme. Elle le conduit inévitablement à s’opposer à son père, puisque cet amour s’adresse précisément à celle que son père lui refuse pour des raisons politiques : Aricie, descendante d’une famille qui a jadis régné sur Athènes et que Thésée à décimée, ne doit pas avoir d’enfant qui puisse un jour réclamer le trône par leur ancêtres. L’amour d’Hippolyte déstabilise le pouvoir de son père : Hippolyte, comme Rodrigue dans Le Cid de Pierre Corneille, doit choisir entre l’honneur (Thésée) et l’amour (Aricie).

Précisément, c’est Thésée, plus Aricie, qui est la vraie « faiblesse » d’Hippolyte. Ce dernier n’est pas un héros, car il ne s’est pas encore émancipé du modèle paternel. Il périt finalement en raison de sa trop grande timidité devant l’autorité de Thésée: lorsque celui-ci l’accuse injustement d’avoir tenté d’abuser de Phèdre, il se refuse à dénoncer la machination de la reine, qu’il respecte malgré tout comme la femme de son père (scène 2, acte IV).

Le comportement qui caractérise le mieux Hippolyte, finalement, c’est la fuite (vers 1717 ou encore 925-926). C’est là que réside toute l’ambiguité de ce personnage : plein de vertu, aspirant à un héroïsme digne de celui de son père, Hippolyte a peur, aussi bien devant les sentiments de l’amour que devant le monde trouble du palais de Trézène. Il rêve d’affrontements au grand jour, avec un ennemi clairement désigné : il ne rencontre que des passions, celle de Phèdre, mais aussi la sienne. Ironie du sort : lorsqu’il quitte enfin Trézène et affronte un monstre, il en meurt.

 

Aricie

Aricie est une invention par rapport à la tradition antique, qui ne relate aucun fait précis à son sujet, sinon qu’elle est la fille de Pallante et que ses frères, les Pallantidesm revendiquant le trône d’Egée, ont été massacrés par Thésée. Si Racine s’est permis cette liberté, c’est que ce personnage joue un rôle important dans l’organisation psychologique de la pièce.

Elle incarne en effet un maillon dans la chaîne infernale de l’amour et de la haine qui lie les protagonistes de la tragédie : Phèdre aime Hippolyte qui aime Aricie qui aime Hippolyte, Thésée ayant tout pouvoir sur chacun de ces personnages. Aricie apparaît donc comme la jeune fille amoureuse par excellence. Ainsi est-elle présentée comme « jeune » (vers 50), « aimable » (vers 53), rebelle à l’amour comme Hippolyte (vers 433) avant d’y succomber comme Hippolyte. A cela s’ajoutent un sens de la justice (vers 1584) qui se révèle lorsqu’elle voit Thésée écouter les calomnies d’Œnone contre Hippolyte.

Personnage un peu terne dans sa candeur morale et naïve, elle est victorieuse de sa rivale dans le cœur d’Hippolyte, mais cette victoire, fort relative (son amant périt), souligne la situation pathétique de Phèdre plus qu’elle ne met en valeur Aricie. Elle ne doute jamais, ni de son bon droit, ni de son amour, qu’elle s’est partagé.

Racine a su donner toutefois à Aricie une épaisseur humaine, en la dotant elle aussi d’une « faiblesse » qui n’est suggérée. Cette épaisseur s’affirme à mesure que se déroule la pièce. Aricie aime sa « gloire » : ainsi conçoit-elle cet amour dont elle tire orgueil (vers 449-453). Jamais, cependant, cet orgueil quelque peu vindicatif ne va jusqu’à la conscience du personnage : la sincérité d’Aricie est entière dans ses sentiments pour Hippolyte, sa réaction à la mort de son amant le prouve. La pièce s’achève sur l’image d’une jeune fille brisée.

 

Œnone

Œnone est un personnage secondaire qui jour un rôle fondamental dans la pièce. Elle apparaît comme la face d’ombre de Phèdre. Mais, en fait, elle ne se cantonne pas à ce rôle.

Les liens qui unissent Œnone et sa maîtresse sont très forts : nourrice aimée, Œnone est la confidente par excellence. Elle incarne la voix de la raison quand Phèdre s’abandonne à sa folie, et de la vie quand Phèdre parle de se donner la mort.

Racine n’enferme pas son personnage dans une codification figée. Car Œnone la raisonnable en vient à jouer l’entremetteuse (scène 1, acte III), puis à calomnier Hippolyte. Les conseils qu’Œnone prodigue à Phèdre n’ont rien d’objectif ni même de raisonnable, mais sont motivés par un dévouement sans bornes qui ressemble fort à une passion sans limite. À la fin de la pièce, les accusations qu’elle porte contre Hippolyte lui apparaissent comme une faute morale, qu’elle justifie cependant pas sa volonté de sauver Phèdre à tout prix du déshonneur. Son principal rôle est d’engager Phèdre à agir, à ne pas s’abandonner à elle-même: elle est ainsi un moteur fondamental de la tension tragique, jusqu’à la mort, la sienne et celle de sa maîtresse.

Œnone est une passionnée. Elle met un acharnement à détruire tout ce qui s’oppose à sa passion. Elle ne comprend pas qu’Hippolyte se refuse à Phèdre et seules une haine farouche, une jalousie latente, peuvent la conduire à calomnier le fils de Thésée devant son père, pour l’honneur et pour l’amour de Phèdre. Œnone incarne un amour rentré, une passion noire d’autant plus violente qu’elle n’a pas le droit de s’exprimer, ne serait-ce qu’en raison de son infériorité sociale. Sa mort est l’aboutissement inéluctable de cet amour impossible.

 

Schéma dramatique
Les étapes d’une déchéance

Au fil des actes et des scènes, Racine met en scène la déchéance d’un personnage. La structure de la pièce est d’une impeccable rigueur, où les échos et les parallèles symbolisent la marche d’une fatalité implacable. De la passion avouée (acte I) à la passion déclarée (acte II), de la passion dénoncée (acte III) à la passion meurtrière (acte IV) et punie (acte V), Phèdre vit en cinq actes sa passion sur tous les mode, et s’achemine fatalement à la mort. Phèdre est la chronique d’une déchéance annoncée.

Le premier acte a pour mission d’exposer tous les éléments de l’intrigue : en introduisant le spectateur en pleine action, dans la situation conflictuelle de la pièce, Racine met en scène une imbrication de sentiments et d’enjeux politiques qui vont faire la tragédie. L’acte d’exposition se compose de cinq scènes. Deux sont consacrées à des aveux, ceux d’Hippolyte à son « gouverneur » (précepteur) Théramène (scène 1), et ceux de Phèdre à sa nourrice Œnone (scène 3) ; deux autres sont des scènes de transition: la sortie d’Hippolyte à l’arrivée de Phèdre (scène 2), et les encouragements d’Œnone à sa maîtresse (scène 5) ; enfin, une scène expose les éléments qui vont servir, dans l’acte suivant, à nouer l’action : Panope, servante de Phèdre, vient annoncer la mort de Thésée (scène 4).

Le deuxième acte, l’acte des péripéties dans la tragédie classique, présente les effets de l’annonce de la mort de Thésée, en six scènes. Ce même acte oppose l’amour partagé d’Aricie et d’Hippolyte dans les scènes 1 et 2, à l’amour solitaire et destructeur de Phèdre dans les scènes 5 et 6, les scènes 3 et 4 (vingt vers à elles deux) assurant la transition entre les deux ensembles. Le deuxième acte contient encore un aveu, celui d’Aricie qui confesse à sa confidente, Ismène, son amour pour Hippolyte à Aricie (scène 2) et de Phèdre à Hippolyte (scène 5). Ce sont elles, les véritables péripéties de l’acte, c’est-à-dire des événements qui contribuent à augmenter la tension dramatique de la pièce.

Le troisième acte de Phèdre est bel et bien celui du « nœud » de la pièce, acte où, dans une tension toujours croissante, les oppositions, les passions contadictoires, la fatalité, se dévoilent crûment et se nouent. Le retour de Thésée est la principale péripétie de l’œuvre, au centre même de la pièce : Thésée représente l’obstacle majeu à la fois à la passion de Phèdre, sa femme, à l’égard d’Hippolyte, et à l’amour d’Hippolyte, son fils, pour Aricie. Et l’apparition de Thésée va conduire Phèdre et Hippolyte non plus seulement à des aveux ou à des déclarations, mais à la faute. En six scènes, le troisième acte se noue selon une parfaiye ordonnance.

Avec ses six scènes, le quatrième acte repose, lui aussi, sur une construction dramatique impeccable, faite pour accroître la tension qui culminera dans le dernier acte. Il met en scène une violence accrue des rapports entre les personnages, exacerbée par la « catastrophe » de la scène 4 : en révélant à Phèdre l’amour qu’Hippolyte porte à Aricie, Thésée précipite les personnages dans leurs passions extrêmes, vers issue fatale.

Le dernier acte est celui où se dénouent les conflits mis en évidence au troisième acte. Trois conditions devaient être remplies par les dramaturges selon les théoriciens de l’époque : ce dénouement devait être l’aboutissement nécessaire des passions des divers personnages ; il devait régler de manière complète le destin de tous les protagonistes ; enfin, il devait être présenté dans une accélération de l’action. Le cinquième acte est divisé en deux ensembles de scènes: le premier (scène 1 à 3) montre les dernières tentatives d’Hippolyte et d’Aricie pour sauver leur amour et leur propre personne ; la scène 4, avec le monologue de Thésée, fait figure de scène de transition, avant que l’acte ne bascule dans une suite de morts (scène 5 à 7), qui interviennent selon une ordre hiérarchique et selon l’importance des personnages dans la pièce : d’abord la mort dramatique d’Œnone (scène 5), puis la mort héroïque d’Hippolyte (scène 6), enfin la mort tragique, la seule représentée sur scène, de Phèdre (scène 7).

Cinq actes mènent donc à la mort trois personnages, Phèdre, Hippolyte et Œnone, et plongent dans la douleur les survivants, Thésée et Aricie.

 

Le temps de l’action

La construction de la pièce n’est pas le seul élément qui donne au spectateur le sentiment d’une écrasante fatalité. L’une des règles de la tragédie classiquel’unité d’action, permet à Racine de condenser l’action et d’augmenter la tension de manière exacerbée.

En deux heures environ de repésentation théâtrale, Racine met en scène une tragédie qui se déroule en une journée. L’unité temporelle de la journée présente une valeur symbolique : elle donne l’impression d’une clôture, et ne laisse rien derrière elle.

Tout le problème est de donner à ce temps symbolique un aspect vraisemblable. Une action humaine, parce qu’elle dépend d’une infinité d’autres actions, s’inscrit dans un temps illimité. Au théâtre, compte tenu de la durée de la représentation, il faut faire des choix. D’où la règle de l’unité d’action : il peut y avoir plusieurs actions, mais une seule préoccupation doit prédominer pour qu’à la fin de la pièce le spectateur ait le sentiment d’un achèvement.

Racine fait des choix : le temps de sa tragédie est sélectif, dans la mesure où il ne représente pas sur scène les événements qu’il jude moins importants. Par exemple, l’acte IV commence quand déjà Œnone a exposé à Thésée toutes ses accusations calomnieuses contre Hippolyte. En outre, le temps de la tragédie  est hétérogène. Par exemple, la dernière apparition d’Hippolyte intervient dans la scène 1 de l’acte V, où il dit adieu à Aricie ; à la scène 6 du même acte, surgit Théramène qui raconte la mort de son élève. En temps réel, il faut environ vingt minutes à une demi-heure pour représenter les scènes 1 à 6 de ce dernier acte. Racine cherche ici à condenser les événements : en juxtaposant le récit de la mort d’Hippolyte et la mort de Phèdre, il donne la sensation d’un achèvement.

L’unité de temps comme l’unité d’action sont donc deux moyens pour le dramaturge de mettre en scène certaines conceptions du monde, par des effets poétiques qui paraissent le plus vraisemblables possible.

► À lire :  La règle des trois unités.

 

 

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