III- Jean de Meung : l'encyclopédie du temps et la satire perpétuelle
Le poème de Guillaume de Lorris était une sorte d'Art d'aimer. Jean de Meung, s'emparant du cadre de la composition, pour y ajouter 18 000 vers, substitua à la délicatesse et à l'élégance première une érudition confuse, une verve brutale et cynique. Il en a fait à la fois une encyclopédie du temps et une satire
perpétuelle. Guillaume s'était arrêté au milieu d'une plainte amoureuse, après ces deux vers :
| « |
Et si l'ai-ge perdu, espoir,
A poi que ne m'en desespoir. » |
Jean de Meung reprend, sans solution :
| « |
Desespoir ? las ! je non ferai,
Ja ne m'en desespererai ;
Car s'esperance m'erst faillans,
Je ne seroie pas vaillans.
En li me doi reconforter... » |
Le ton va changer, on le pressent, et bientôt plus rien n'étonne :
| « |
Preude femme, par saint Denis !
Il en est mains que de fenis (phenix)...
Toutes estes, serés ou fustes
De fait ou de volonté putes... » |
Ces vers sont mis dans la bouche d'un jaloux, mais, dans le dialogue de Jean de Meung, chacun des interlocuteurs tient à l'égard des femmes à peu près le même langage :
| « |
Ce ne di je pas por les bonnes
Dont encor n'ai nules trovées
Tant les aie bien esprovées. » |
Jean de Meung entremêle ses dissertations d'invectives contre les nobles et le clergé. Il raconte la mort de Virginie, les aventures d'Agrippine, de Néron, d'Hécube et de Crésus. Il cite Socrate, Fléraclite, Diogène. Ses personnages allégoriques sont dame Raison dont il fait une prolixe discourense, Faux-Semblant (Hypocrisie), Nature et son prêtre Génius, la Philosophie, la Scolastique, l'Alchimie. Il fait preuve de son savoir en astronomie, en histoire naturelle, en physique. Il émet aussi des opinions politiques hardies pour un poète du XIVe siècle. On a souvent cité ces vers sur l'élection du premier roi, choisi par les hommes pour préserver leurs biens, leur honneur, leur vie :
| « |
Ung grant vilain entr'eus eslurent,
Le plus ossu de quanqu'il furent,
Le plus corsu et le greignor,
Si le firent prince et seignor. » |
Il semble que le Contre-un de La Boétie se résume d'avance dans cette exposition des rapports naturels entre le roi et ses sujets :
| « |
Vraiement siens ne sunt-il mie,
Tout ait-il sor eus seignorie ;
Seignorie, non, mes servise,
Qu'il les doit tenir en franchise :
Ains est lor; car quant il vodront,
Lor aïdes au roi todront,
Et li rois tous seus demorra
Si tost cum li pueple verra :
Car lor bontés ne lor proesces,
Lor cors, lor forces, lor sagesces
Ne sunt pas sien, ne riens n'i a,
Nature bien les li nia. |
» |
Le dialogue suivant entre Faux-Semblant et l'Amour n'est pas indigne de la bonne comédie ; il aura son écho dans La Fontaine, Régnier et Molière :
| « |
AMOUR.
Tu sembles estre uns sains hermites.
FAUX-SEMBLANT.
C'est voirs, mès je sui ypocrites.
AMOUR.
Tu vas preeschant astenance.
FAUX-SEMBLANT.
Voire, voir, mès j'emple ma panse
De bons morsiaux et de bons vins
Tiex come il afiert à devins.
AMOUR.
Tu vas preeschant povreté.
FAUX-SEMBLANT.
Voir, mès riches sui à planté. |
» |
Jean de Meung ne traite pas mieux les moines mendiants. Il dit avec le peuple : La robe ne fait pas le moine.
À consulter : Proverbes français expliqués : Thème : Dieu et la religion.

IV- Le Roman de la Rose et les critiques
Le Roman de la Rose, qui ne trouva pas de critiques avant le XVe siècle, fut alors vivement attaqué par Christine de Pisan
et Jean Gerson
. Mais ces attaques n'eurent aucun succès auprès des contemporains. Encore faut-il remarquer que Gerson rend hommage à l'érudition de Jean de Meung, érudition telle « qu'il n'est personne, dit-il, qui puisse lui être comparé dans la langue française ».

V- Les éditions et traductions de l'œuvre
Au commencement du XVIe siècle parurent plusieurs éditions d'une imitation du Roman de la Rose avec ce titre en vers:
| « |
Ci est le romant de la Rose
Moralisé cler et net,
Translaté de ryme en prose
Par votre humble Molinet. |
» |
Jean Molinet
s'est efforcé de ramener à un sens mystique et moral les vers des auteurs du poème allégorique de la Rose. II est difficile de s'expliquer aujourd'hui la vogue dont a joui son livre.
Les copies manuscrites du Roman de la Rose sont innombrables. II y en a soixante-sept exemplaires à la seule Bibliothèque nationale. Trois éditions, les plus anciennes de ce roman, en caractères gothiques, sont du XVe siècle, sans indication d'année. Deux ont été imprimées à Lyon, la troisième à Paris. Viennent ensuite les belles éditions de Vérard, exécutées durant les dix dernières années du même siècle. Il faut citer l'édition de Méon (Paris, 1813, 4 vol. in-8) et celle de Francisque Michel (Paris, 1864, 2 vol. in-18).
Parmi les traductions ou imitations qui ont été faites, à l'étranger, de cette œuvre française, il ne faut pas oublier le Roman de la Rose en anglais, de Chaucer, ni la Confessio amantis de Gower.
