I- Le premier romancier « médiéval »
Chrétien de Troyes (actif entre 1165 et 1181) est à juste titre considéré comme l'un des plus grands écrivains du Moyen Âge. Bien que nous ne sachions rien de sa vie, nous conservons de lui cinq romans, ce qui est exceptionnel pour un écrivain du XIIe siècle. Il travaille d'abord à la cour de Champagne, au service de la comtesse Marie, fille d'Aliénor d'Aquitaine dont l'influence a grandement contribué au développement de l'idologie courtoise en France du Nord. Son dernier roman
, cependant, est dédié au comte Philippe de Flandres, ce qui semble indiquer un changement dans sa vie, aussi bien sur un plan social que sur le plan strictement littéraire.
Chrétien utilise la forme du couplet d'octosyllabes
à rimes plates
qui est, avant lui, la marque des premiers « romans ». Mais sa maîtrise de toutes les ressources de la langue et sa connaissance de la rhétorique
(sans doute appuyée sur une bonne formation de latiniste) lui permettent de transformer ce cadre rigide et d'en tirer le maximum d'effets stylistiques.

II- Entre l'amour courtois et la morale chrétienne
Les premiers romans
de Chrétien semblent consacrés à l'exploration systématique des problèmes posés par la « fin'amor » : comment peut-on concilier cette doctrine de l'amour adultère, selon laquelle la dame est adorée par son ami à l'égal d'une divinité, avec les conceptions chrétiennes — et féodales — du mariage ? Cette problématique est déjà présente dans la première œuvre du romancier, Érec et Énide. Le héros épouse son « amie », et réussit à trouvé une équilibre entre la passion adultère et les devoirs du chevalier. Cependant, cette solution ne peut être que provisoire, et le problème resurgit avec encore plus d'acuité dans les textes suivants.
Cligès, son deuxième roman
, se présente explicitement comme un anti-Tristan, dans lequel l'héroïne, Fénice, rejette avec horreur l'idée d'une relation adultère.
Cet effort pour se dégager des contraintes de l'idéologie
courtoise naissante rend d'autant plus surprenant le choix du sujet du roman
suivant de Chrétien. Le Chevalier à la Charrette met en scène un couple, Lancelot et la reine Guenièvre, qui sont de parfaits représentants de la « fin'amor », selon laquelle l'amant se soumet entièrement à la moindre volonté de sa dame. L'adultère est ici au cœur de l'intrigue
.

III- Gros plan sur Le Conte du Graal (1181)
Le dernier roman
de Chrétien, Le Conte du Craal, reste inachevé, semble a priori très différent de ses œuvres précédentes: l'amour n'est qu'une étape sur le parcours de Perceval le Gallois, le chevalier naïf, appelé à étre le héros rédempteur qui résoudra l'énigme du Graal. D'ailleurs, la carrière de Perceval et celle de Gauvain, le neveu du roi Arthur, qui est racontée en contrepoint, ne suivent pas les schémas « classiques ». L'élément révolutionnaire de ce roman est précisément cet objet merveilleux, dont on ne sait s'il vient tout droit des traditions celtiques ou s'il appartient à l'espace chrétien. Le Graal va hanter toute la littérature romanesque pendant plus d'un siècle, sans que personne puisse en donner une explication satisfaisante ; Chrétien lui-même semble avoir eu des difficultés avec le sujet ambitieux qu'il avait choisi, à moins que l'inachevement de son roman soit dû à sa propre disparition.
Voir ci-dessous un petit résumé du Conte de Graal.

IV- Synopsis du Conte du Graal
Aux premiers jours du printemps, un jeune homme inexpérimenté que sa mèere a tenu à l'écart du monde chevaleresque rencontre une troupe de chevaliers; fasciné par leurs armes, il décide de se rendre à la cour du roi Arthur, le « roi qui fait les chevaliers ». Il rencontrera un certain nombre d'aventures, au cours desquelles il manifeste sa « naïveté » et son ignorance des codes en vigueur. À la cour d'Arthur, un chevalier « vermeil » vient de lancer un défi au roi; le jeune homme se lance à la poursuite de l'intrus, le tue d'un coup de javelot et s'empare de ses armes. Devenu à son tour « chevalier vermeil », il poursuit son errance. Il est successivement hébergé par un « vavasseur », puis par une demoiselle déshéritée. Il arrive enfin à un château mystérieux, où il est reçu par un curieux personnage, le Roi Pêcheur. Au cours du dîner, un étrange cortège formé de deux jeunes filles, dont l'une porte un « graal » (vase), et d'un jeune homme portant une lance ensanglantée passe devant lui, mais le chevalier ne pose aucune question. Le lendemain, il rencontre alors une demoiselle « hideuse » qui lui reproche son silence. À cette occasion, il « devine » par instinct son nom : il est Perceval le Gallois. Il jure de n'avoir de cesse de retrouver le château du Graal pour réparer sa faute.
