III- Une sensibilité romanesque:
Guerrier, Honoré d'Urfé est également un être à la sensibilité romanesque. Dans cette Astrée qui sera publiée de 1607 à 1627, il met un peu de sa vie sentimentale. Elle est toute de nostalgie et de désenchantement. À l'âge de dix-sept ans, il tombe éperdument amoureux de sa belle-sœur, Diane de Ghateaumorand. Est-ce un amour impossible? Le destin en décide autrement. Seize ans plus tard, en 1600, son frère se consacre à la vie religieuse et fait annuler son mariage. Honoré d'Urfé peut enfin épouser celle qu'il aime. Serait-ce le bonheur? Ce sera plutôt la désillusion, il ne s'entend pas avec sa nouvelle épouse et ils se séparent en 1613: dans son roman pastoral, les bergères et les bergers, les princes et les princesses connaissent, eux aussi, les difficultés et les revirements de la passion.

IV- Gros plan sur L'Astrée:
Cinq tomes, en comptant le tome V que rédigea le secretaire d'Honoré d'Urfé après sa mort, plus de cinq mille pages, L'Astrée est une œuvre colossale, un roman-fleuve dont la lecture demande des dizaines d'heures. Sa dimension ne découragea pourtant pas les lecteurs de l'époque: ils attendaient avec impatience la suite de ces aventures passionnantes dont la publication s'étala sur plus de vingt ans. Ils s'y plongeaient avec délectation, comme on se plonge dans un feuilleton. Ils y retrouvaient leur vie, faite à la fois de combats et d'intrigues
amoureuses, pleine de cruautés et de sentiments. Longtemps durant le XVIIe siècle, cette œuvre monumentale devait servir de référence au comportement amoureux et exercer une influence sur la littérature.
L'action
se déroule au Ve siècle, à l'époque des druides, dans la région du Forez. La bergère Astrée et le berger Céladon s'aiment. Mais leurs familles, qui se haïssent, s'opposent à leur amour. Pour brouiller les pistes, Céladon fait semblant d'aimer Aminthe. Sémire, épris d'Astrée, exploite la situation en faisant croire à la jeune bergère que Céladon lui est réellement infidèle. Devant les reproches d'Astrée, Céladon, désespéré, se jette dans la rivière.
Évidemment, il ne se noie pas. Il est recueilli par trois nymphes qui tombent amoureuses de lui. Aidé par le druide Adamas, il parvient à leur échapper et se réfugie dans la forêt. Astrée lui a en effet défendu de revenir auprès d'elle sans son ordre et il se soumet à cette volonté, en amant obéissant. La situation semble donc sans issue. Adamas va trouver une solution. Céladon, déguisé en jeune fllle, rejoint Astrée. Ils se lient d'amitié et deviennent bientôt inséparables. Mais Céladon est bien résolu à ne pas révéler sa véritable identité, tant qu'Astrée n'aura pas décidé de le rappeler. C'est dans cette position inconfortable qu'Honoré d'Urfé laisse ses deux héros.
Heureusement, le secrétaire d'Honoré d'Urfé, Baro, qui achève le roman
, les sort de cette situation impossible. Astrée se décide à appeler le fantôme de Céladon, qu'elle croit mort. C'est Céladon en chair et en os qu'elle aperçoit alors, stupéfaite. Mais, au lieu de tomber dans ses bras - ce serait trop simple et trop peu romanesque -, elle le chasse à nouveau. Ils se retrouveront enfin, définitivement unis, devant la miraculeuse fontaine de la vérité d'Amour.
C'est là une histoire bien romanesque et bien compliquée. Ce n'est pourtant que l'intrigue
centrale, et de nombreuses intrigues
secondaires s'y ajoutent, qui, souvent, introduisent une atmosphère d'aventure et de guerre. Mais l'amour demeure essentiel. Il est décrit dans toute sa complexité. Sous les bergères et les bergers, se cachent en fait les gens de la cour, avides de subtilités amoureuses, attirés par une conception de l'amour qui repose sur le mérite, sur les valeurs morales, sur ce précepte cornélien avant la lettre: « Il est impossible d'aimer ce que l'on n'estime pas ».
