Molière : L’Avare (1668)
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L’Avare (1668)
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👤 Molière
Molière (1622-1673) est dramaturge, directeur de troupe et acteur français qui a fixé le modèle de la comédie classique et qui incarne l’auteur classique français par excellence. Si les quelque trente pièces que Molière a écrit se caractérisent par leur diversité — farces, comédies d’intrigues, comédies-ballets, grandes comédies, pièces à machines —, elles trouvent leur unité dans le rire. Le comique moliéresque a traversé les siècles : certains de ses personnages sont devenus des archétypes, ses pièces sont très souvent mises en scène et il tient une place majeure dans l’enseignement actuel… [Lire la suite de sa biographie]
→ À lire aussi : Le Médecin malgré lui (1666). – Les Précieuses ridicules (1659). – La comédie. – La comédie classique en France. – Le Classicisme (XVIIe siècle). – Les personnages littéraires dans la langue française.
Présentation
Certaines œuvres traversent les siècles sans perdre leur éclat. L’Avare, comédie majeure de Molière créée en 1668, appartient à cette catégorie rare de textes qui amusent autant qu’ils interrogent. Derrière les éclats de rire et les situations burlesques se cache une critique fine et toujours actuelle des excès humains, au premier rang desquels l’obsession de l’argent et le pouvoir qu’il exerce sur les relations familiales et sociales.
À travers le personnage d’Harpagon, devenu une figure emblématique de l’avarice, Molière ne se contente pas de peindre un individu ridicule : il dresse le portrait d’une société où les intérêts financiers priment souvent sur les sentiments, où le mariage devient une affaire de calcul, et où l’autorité parentale se transforme en tyrannie. Cette comédie en prose, nourrie d’influences antiques et italiennes, mêle habilement le comique de caractère, de langage et de situation pour faire réfléchir le spectateur tout en le divertissant.
Cette étude propose une approche complète de L’Avare, destinée à la fois aux collégiens découvrant l’œuvre, aux étudiants souhaitant approfondir leur analyse et aux enseignants en quête de repères clairs et structurés. Après un résumé de la pièce et une présentation des personnages, l’article s’attache à analyser les grands thèmes, le contexte historique et social de l’œuvre, ainsi que sa portée universelle. Enfin, une ouverture sur les lectures contemporaines de L’Avare permettra de comprendre pourquoi cette comédie, écrite il y a plus de trois siècles, continue de résonner avec force dans notre monde actuel.

↑ Harpagon, veuf fortuné mais profondément avare. Prisonnier de sa peur de perdre son argent, il sacrifie les liens familiaux et l’amour à la tyrannie de l’or. Portrait artistique imaginé par l’IA.
Contexte historique et création
L’Avare est une comédie en cinq actes écrite par Molière et représentée pour la première fois en septembre 1668 au théâtre du Palais-Royal à Paris. Elle intervient sous le règne de Louis XIV, à une époque de prospérité culturelle mais aussi d’absolutisme royal. Molière, alors protégé du Roi-Soleil, jouit d’une grande liberté d’expression, ce qui lui permet de critiquer la société de son temps par la satire. Par ailleurs, la politique mercantiliste du ministre Colbert fait de l’argent un enjeu central de cette époque, thème repris par la pièce. Fidèle à sa tradition, Molière puise ses sources chez les Anciens et l’Italie : L’Avare s’inspire librement de la comédie latine Aulularia (La Marmite) de Plaute et reprend des éléments de la commedia dell’arte italienne et de la farce médiévale. Notons enfin que, contrairement au goût de l’époque qui privilégiait la comédie en vers, L’Avare est écrite en prose. Cette originalité stylistique explique en partie le accueil froid du public : habitués aux vers, les spectateurs boudent les premières représentations, interrompues après neuf soirées et ne reprenant qu’en décembre.
→ À lire : La farce. – La comédie. – La comédie classique en France. – La commedia dell’arte.
Résumé de l’intrigue
L’Avare se déroule dans un Paris bourgeois du XVIIe siècle. Harpagon, riche vieil avare, vit avec ses deux enfants : son fils Cléante et sa fille Élise. Dès le début, on découvre que Cléante aime Mariane (une jeune orpheline pauvre) et qu’Élise aime Valère, jeune intendant qui s’est fait embaucher chez Harpagon pour se rapprocher d’elle. Mais Harpagon, obsédé par son argent, imagine des mariages purement financiers : il veut épouser lui-même Mariane, tout en mariant Cléante à une vieille veuve riche et Élise au vieux Anselme (ami d’Harpagon). Les enfants, horrifiés, s’opposent à ces projets arrangés.
La situation dégénère lorsque Harpagon découvre que sa cassette d’or (dix mille écus enterrés dans son jardin) a disparu. Il sombre alors dans une paranoïa violente, soupçonnant tour à tour ses serviteurs et même sa propre famille. Une longue série de quiproquos s’ensuit (par exemple Harpagon prend l’aveu d’amour de Valère pour un aveu de vol) qui fait de l’avare le « dindon de la farce ». Le point culminant survient lorsqu’Anselme, que Harpagon voulait justement prendre pour beau-père de sa fille, arrive : il reconnaît Mariane et Valère comme ses enfants qu’il avait perdus (son fils et sa fille). En apprenant que Valère est son fils et que Mariane est sa sœur, Anselme offre de financer les deux mariages d’amour en échange de la restitution de la cassette. Finalement, Cléante épouse Mariane et Valère épouse Élise, tandis qu’Harpagon retrouve sa cassette… mais reste seul. Les mariages d’amour triomphent, aux dépens des projets intéressés du vieillard.
Personnages
◾ Harpagon : Le personnage-titre, un vieil homme d’une avarice extrême. Obsédé par son argent, il est radin, paranoïaque et tyrannique avec sa famille. Il souhaite notamment épouser lui-même Mariane, jeune et pauvre, pour économiser la dot, et marier ses enfants sans dot pour s’enrichir.
◾ Cléante : Fils d’Harpagon, il est amoureux de Mariane. Cléante représente la jeunesse et l’amour véritable, à l’opposé de l’égoïsme paternel. Il défie l’autorité de son père pour défendre son amour.
◾ Élise : Fille d’Harpagon, fiancée de cœur à Valère. Elle incarne la loyauté et la volonté de suivre son cœur contre la volonté de son père. Harpagon veut la marier à un riche vieillard (le comte Anselme) contre son gré.
◾ Valère : Majordome d’Harpagon et amant secret d’Élise. Il joue un double jeu en flattant l’avarice d’Harpagon tout en cherchant à gagner la main d’Élise. On découvre à la fin qu’il est en réalité le fils du comte Anselme, ce qui permet le dénouement heureux.
◾ Mariane : Jeune orpheline convoitée par Harpagon et éprise en secret de Cléante. Elle est le « catalyseur » du conflit entre père et fils. Bien que pauvre, Mariane attire l’amour sincère de Cléante et plus tard celui de Valère (son frère).
◾ Anselme (Dom Thomas d’Alburcy) : Vieil ami d’Harpagon et vrai père de Valère et Mariane. Anselme apparaît à la fin de la pièce pour reconnaître ses enfants et payer les mariages d’amour, sauvant ainsi la situation.
◾ Frosine : Entremetteuse habile et intrigante. Pour obtenir une récompense, elle tente de rapprocher Harpagon et Mariane en mettant en avant leurs avantages mutuels. Son rôle illustre les rapports intéressés qui gravitent autour de l’argent.
◾ Maître Jacques : Cuisinier et cocher d’Harpagon. Maltraité par son maître (notamment battu à coups de bâton), il fait avancer l’intrigue en cherchant à réconcilier Harpagon et Cléante, puis en se vengeant de l’avare.
◾ La Flèche : Valet de Cléante, il finit par voler la cassette pour aider son maître. Son nom et son rôle aux actes IV et V sont souvent mis en avant pour faire avancer l’action.
◾ Personnages mineurs (secondaires) : La Merluche (cocher), Dame Claude (servante), le commissaire de police, etc., qui participent aux quiproquos.
Thèmes et analyse littéraire
L’Avare est avant tout une satire de l’avarice et de ses conséquences néfastes. Le personnage d’Harpagon incarne ce vice à l’extrême. Son obsession pour l’argent le rend ridicule et pitoyable. Molière adopte tous les registres du comique pour dénoncer son héroïsme démesuré. On y trouve par exemple un comique de caractère (Harpagon est radin et paranoïaque à l’absurde), un comique de langage (insultes et répliques cinglantes, comme la célèbre tirade « Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger » prononcée par Harpagon), un comique de geste (les coups de bâton sur Maître Jacques, les fureurs d’Harpagon) et un comique de situation fondé sur de nombreux quiproquos. Par exemple, Harpagon prend à tort l’aveu d’amour de Valère pour un aveu de vol, ce qui le rend encore plus furieux et comique. Dans toutes ces scènes, le public rit des excès du personnage tout en prenant conscience de l’absurdité de l’avarice.
Derrière l’humour, Molière porte un regard critique sur la société du Grand Siècle. L’Avare peint le portrait de la bourgeoisie montante de Paris, soucieuse de respectabilité et de richesse. Le mariage y est d’abord vu comme une transaction financière, ce que révèle Harpagon lorsqu’il cherche à marier ses enfants pour un profit maximum. Le conflit générationnel est un autre motif majeur : la vieille génération (Harpagon) s’oppose aux aspirations de liberté et d’amour des jeunes (Cléante, Élise). Enfin, la pièce montre comment l’argent corrompt les relations familiales : la cassette d’Harpagon, symbolisant sa richesse obsessionnelle, devient l’enjeu principal de l’intrigue. La perte temporaire de ce trésor provoque une crise qui révèle que l’identité d’Harpagon est entièrement liée à ses biens.
Au dénouement, Molière donne une leçon morale : même si Harpagon retrouve son argent, il se retrouve seul. L’auteur dénonce ainsi non seulement la radinerie, mais aussi l’isolement qu’elle entraîne. Le triomphe final de l’amour (« l’union de mes enfants est partout triomphante » comme le dit Anselme) montre que, contrairement aux projets intéressés d’Harpagon, l’amour sincère apporte le bonheur.
→ À lire : Les procédés du comique.
Le rire chez Molière : divertir pour mieux dénoncer
Chez Molière, le rire n’est jamais un simple divertissement. Il est un outil précis, presque chirurgical, destiné à révéler les travers humains et à provoquer une prise de conscience chez le spectateur. L’Avare illustre parfaitement cette conception du théâtre. On rit beaucoup, mais ce rire laisse souvent un léger malaise, car il met en lumière des comportements que chacun peut reconnaître autour de soi, voire en soi-même.
Le premier ressort du rire est le comique de caractère. Harpagon incarne l’avarice poussée à l’extrême. Il ne se contente pas d’aimer l’argent. Il en est obsédé. Cette obsession gouverne toutes ses paroles et toutes ses actions. Il soupçonne tout le monde, se prive de plaisirs élémentaires et traite ses enfants comme des marchandises. L’excès rend le personnage grotesque, et c’est précisément cette exagération qui déclenche le rire. En forçant le trait, Molière rend visible un défaut humain qui, sans cela, pourrait paraître banal ou acceptable.
Le comique de langage renforce cette dimension satirique. Les répliques d’Harpagon sont souvent violentes, répétitives, marquées par la peur de perdre de l’argent. Son vocabulaire trahit son obsession. Il parle plus volontiers de dépenses que de sentiments. Les scènes de dispute, notamment avec Cléante ou Maître Jacques, reposent sur des échanges rapides, des interruptions et des insultes qui provoquent le rire tout en révélant une incapacité profonde à dialoguer réellement avec les autres.
À cela s’ajoute le comique de situation, fondé sur les quiproquos et les malentendus. Lorsque Harpagon croit que Valère avoue le vol de sa cassette alors que celui-ci parle de son amour pour Élise, le spectateur comprend immédiatement l’erreur, ce qui crée un décalage comique. Ce procédé amuse, mais il souligne aussi l’aveuglement d’Harpagon : son obsession pour l’argent l’empêche de comprendre les paroles les plus simples.
Le comique de geste et la violence burlesque participent également à cette mécanique du rire. Les coups portés à Maître Jacques ou les réactions excessives d’Harpagon, qui crie, gesticule et menace, rappellent les traditions de la farce. Ces scènes physiques, très visuelles, facilitent la compréhension pour un jeune public, tout en accentuant le ridicule du personnage principal.
Mais derrière ce rire se cache une véritable dénonciation. En faisant d’Harpagon un personnage risible, Molière condamne l’avarice sans jamais prononcer de leçon morale explicite. Le spectateur rit, puis comprend que cette obsession détruit les liens familiaux, empêche l’amour et isole celui qui en est victime. Le dénouement est révélateur. Harpagon retrouve sa cassette, mais perd tout le reste. Ce contraste final transforme le rire en réflexion.
Ainsi, dans L’Avare, le rire est à la fois un plaisir immédiat et un moyen de critique sociale. Il attire le public, le divertit, puis l’invite à réfléchir sur ses propres valeurs. C’est cette alliance entre amusement et lucidité qui fait de Molière un auteur toujours actuel et de L’Avare une œuvre essentielle à étudier, où le rire devient une porte d’entrée efficace vers la compréhension du théâtre et de l’humain.
Le dénouement de L’Avare : une harmonie trompeuse
Le dénouement de L’Avare s’inscrit, en apparence, dans la tradition de la comédie classique. Les obstacles tombent, les identités se révèlent, et les unions désirées peuvent enfin se réaliser. La reconnaissance de Valère et de Mariane par Anselme rétablit un ordre social et familial mis à mal tout au long de la pièce. À ce niveau, la mécanique comique semble parfaitement refermée.
Pourtant, cette harmonie finale reste profondément déséquilibrée. Si les jeunes personnages accèdent au bonheur, Harpagon, figure centrale de la pièce, demeure inchangé. Aucune évolution morale ne vient tempérer son obsession. Son soulagement ne tient qu’à une chose. La restitution de sa cassette. Le reste lui importe peu, comme si l’argent suffisait à combler toute perte.
Ce contraste donne au dénouement une portée singulière. Molière ne cherche pas à corriger son personnage, mais à l’exposer dans toute sa rigidité. Harpagon ne subit ni châtiment spectaculaire ni révélation intérieure. Il reste fidèle à son vice, et c’est précisément cette fidélité qui l’isole. Là où les autres personnages s’ouvrent à l’amour et au partage, il se replie sur un objet inerte, symbole d’une sécurité illusoire.
La fin de la pièce laisse ainsi une impression ambiguë. Le rire persiste, mais il se teinte d’une forme de gravité discrète. L’ordre est rétabli, certes, mais au prix d’un déséquilibre humain. Cette absence de transformation donne à L’Avare une modernité frappante. La comédie ne promet ni rédemption universelle ni morale rassurante, mais propose une observation lucide des passions humaines et de leurs conséquences.
Le dénouement ne clôt donc pas seulement l’intrigue. Il agit comme un miroir silencieux, laissant au lecteur et au spectateur le soin de mesurer ce qui a été gagné… et ce qui, irrémédiablement, a été perdu.
→ À lire : Le dénouement. – La comédie. – La comédie classique en France.
Réception, adaptations et postérité
Depuis la mort de Molière, L’Avare est devenu un classique incontournable du théâtre français. C’est l’une de ses pièces les plus jouées et étudiées au cinéma comme à l’école. Harpagon est ainsi devenu l’archétype de l’avare dans la culture populaire (le mot « harpagon » désigne désormais familièrement un homme d’une radinerie extrême), tout comme la réplique « sans dot ! » (« sans rien donner », lancée par Harpagon au moment des mariages) est passée dans le langage courant pour signifier la gratuité.
La pièce a donné lieu à de nombreuses adaptations et mises en scène modernes : citons par exemple le film de 1980 avec Louis de Funès dans le rôle d’Harpagon, ou le téléfilm de 2006 avec Michel Serrault. Au théâtre, de grands comédiens comme Michel Bouquet ont régulièrement interprété Harpagon, et la Comédie-Française lui a consacré des mises en scène récentes (par exemple celle de Lilo Baur en 2022). Ces réinterprétations insistent parfois sur les aspects satiriques universels de la pièce : on peut y voir une critique du capitalisme moderne ou des familles dysfonctionnelles, montrant que L’Avare reste pertinent pour un public contemporain.
En somme, L’Avare de Molière mêle habilement le comique et la critique sociale pour questionner notre rapport à l’argent et à l’autorité. Son succès durable auprès des collégiens, étudiants et enseignants s’explique par la richesse de ses personnages et l’universalité de ses thèmes (l’avarice, le pouvoir paternel, l’amour contrarié).
📽 20 citations choisies de Molière
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