Agrippa d’Aubigné : Les Tragiques (1616)

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Théodore Agrippa d’Aubigné

Les Tragiques (1616)

Théodore Agrippa d’Aubigné, né le 8 février 1552 au château de Saint-Maury près de Pons, et mort le 9 mai 1630 à Genève, est poète et historien français, de confession protestante. Il a été un homme de guerre et l’une des plus belles plumes de son temps… [Lire la suite de sa biographie]

Présentation

Les Tragiques est un poème épique d’Agrippa d’Aubigné, publié en 1616 sous le titre original: Les Tragiques, données au public par le larcin de Prométhée. Au Dezert, par L.B.D.D. Cette œuvre est constituée de sept chants ou livres racontant les guerres de religion entre les Catholiques et les Protestants.

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Une épopée protestante

Portrait de Théodore Agrippa d'Aubigné (1622)

Long poème épique et historique en sept chants d’alexandrins, souvent considéré comme le chef-d’œuvre de la littérature engagée de la Renaissance, Les Tragiques, du poète huguenot Agrippa d’Aubigné, retrace le malheur des guerres de Religion qui ont déchiré la France pendant plus de quarante ans, et dénonce les persécutions catholiques dont les protestants ont été les victimes.

Cette œuvre véhémente et apocalyptique, qui occupe l’auteur dès 1577, est née du traumatisme que lui ont laissé les spectacles sanglants de la conjuration d’Amboise et des massacres de Vassy ou de la Saint–Barthélemy.

→ À lire : L’épopée. – La littérature française du XVIe siècle.

Un poète prophète

Après l’avertissement « Au lecteur », où l’auteur prévient les accusations de sévérité et de violence qui pourront être portées contre son œuvre, les sept livres se succèdent dans une composition progressive qui répond à l’esthétique tragique et chaotique que le projet poétique impose. Animé par l’indignation personnelle de l’auteur contre les injustices et les vices du siècle, Les Tragiques met en scène l’épisode biblique de la lutte que les élus mènent contre les réprouvés jusqu’au Jugement dernier. L’œuvre est ainsi un appel au châtiment et à la justice de Dieu, lancé contre l’humanité viciée, par un poète qui s’apparente à ces prophètes redonnant espoir aux peuples persécutés et trahis par les leurs. Elle développe une poétique du dévoilement de la parole divine et de l’élévation — des êtres et du sens — qui fait progresser le discours du récit historique vers le récit allégorique, puis mystique.

Rendre justice

Le premier livre, « Misères », dresse un tableau cru et hyperréaliste de l’état désastreux auquel la France est condamnée et dénonce les coupables corrompus : les « mauvais rois, les tyrans et les sorcières » de la cour des Valois. Dans les livres II et III (« les Princes » et « la Chambre dorée »), Agrippa d’Aubigné élargit le catalogue des responsabilités à certaines catégories sociales et s’élève contre les débauches princières qu’encouragent les flatteurs et la perversion des juges. Il implore Dieu afin que l’ordre naturel des choses et des êtres retrouve morale et piété. Avec « les Feux » (livre IV), l’auteur commence l’énumération des martyrs, des massacres et des supplices subis par les représentants de la « vraie foi » qu’il continue dans le livre suivant, « les Fers ». Nous introduisant déjà dans le livre VI, « Vengeances », il annonce enfin la venue du Dieu vengeur, le « Yahvé » de l’Ancien Testament qui « ores marche à la vengeance et non plus au secours » et rétablit la vérité au profit des justes, dont le triomphe bienheureux sera proclamé au livre VII, «Jugement».

Un poème eschatologique

En dénonçant dans une représentation hyperbolique le théâtre de la folie des hommes et son hypocrisie, d’Aubigné offre au XVIe siècle finissant son ultime tableau qui synthétise et fixe ses contradictions, dans une conscience aiguë de la dualité humaine, de son caractère « oxymorique », irrémédiablement mauvais et pourtant fort de sa bonté à venir. Cette dimension eschatologique transforme finalement l’histoire humaine en une épopée divine, emportant l’œuvre dans un mouvement mystique et accomplissant la réconciliation entre Dieu et sa créature.

Extrait : Les Tragiques

Dans le livre premier, intitulé « Misères », de son épopée de la foi réformée, d’Aubigné peint les horreurs de la guerre civile. Utilisant le thème biblique des jumeaux Esaü et Jacob, le poète-soldat présente les huguenots comme les victimes d’une lutte fratricide avec les catholiques, sous les yeux désolés de leur mère, la France, mais aussi comme des êtres lésés prêts à se battre pour un bien légitime. La richesse de la langue (réalisme, lexique affectif), l’ampleur de la versification (alexandrins binaires) ménagent des effets saisissants et soulignent, à travers la symbolique d’une scène intime, la dimension épique et tragique du combat.

Je veux peindre la France une mère affligée,
Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée.
Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts
Des tétins nourriciers ; puis, à force de coups
D’ongles, de poings, de pieds, il brise le partage
Dont nature donnait à son besson l’usage;
Ce voleur acharné, cet Esau malheureux,
Fait dégât du doux lait qui doit nourrir les deux,
Si que, pour arracher à son frère la vie,
Il méprise la sienne et n’en a plus d’envie.
Mais son Jacob, pressé d’avoir jeûné meshui,
Ayant dompté longtemps en son cœur son ennui,
À la fin se défend, et sa juste colère
Rend à l’autre un combat dont le champ est la mère.
Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris,
Ni les pleurs réchauffés ne calment leurs esprits;
Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,
Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.

Leur conflit se rallume et fait si furieux
Que d’un gauche malheur ils se crèvent les yeux.
Cette femme éplorée, en sa douleur plus forte,
Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte;
Elle voit les mutins, tout déchirés, sanglants,
Qui, ainsi que du cœur, des mains se vont cherchant.

(Daniel Nony et Alain André, Littérature française : histoire et anthologie, Paris, Hatier, 1990)

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