L’autofiction

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L’autofiction


Présentation

L’ autofiction est un concept littéraire né en France dans la seconde moitié du XXe siècle. À la fois genre hybride et territoire critique disputé, il a été inauguré par Serge Doubrovsky avant d’être prolongé et redéfini par Vincent Colonna. L’autofiction place l’auteur au centre même de son propre récit, brouillant volontairement les frontières entre la vie vécue et la vie racontée. L’auteur, le narrateur et le personnage fusionnent alors en une seule figure, un « moi fantasmé » qui oscille entre vérité intime et invention romanesque. Ce dispositif ouvre un espace où la mémoire, le doute, la subjectivité et l’imaginaire se rencontrent, offrant au lecteur une expérience où la sincérité et la fiction se mêlent sans jamais se confondre.

L'autofiction : genre et concept littéraire français

Autobiographie et autofiction

L’autofiction s’inscrit dans la lignée du style autobiographique, mais en en offrant une variation transgressive et moderne. Ce genre va à l’encontre de l’autobiographie telle que définie par Philippe Lejeune, universitaire et écrivain français, dans son « pacte autobiographique » qui veut que « pour qu’il y ait une autobiographie, il faut que l’auteur passe avec ses lecteurs un pacte, un contrat, qu’il lui raconte sa vie en détail, et rien que sa vie ».

Il postule également qu’il ne peut vraisemblablement pas y avoir de roman, si l’écrivain choisit ce « pacte romanesque » où l’auteur, héros ou narrateur seraient les mêmes. L’autofiction, elle, se caractériserait par une mise en fiction d’éléments réels et romprait avec ce pacte romanesque. Elle a pour thème principal l’identité, l’altérité, où le sujet prend « conscience de soi en tant qu’autre ». Elle aborderait également le thème de l’écriture et du statut de l’écrivain à travers les multiples tentatives autofictionnelles.

→ À lire : L’autobiographie. – Analyser une autobiographie. – Le roman : repères historiques.

L’autofiction selon Serge Doubrovsky

Le mot « autofiction » est créé dans le 3e tiers du XXe siècle par le critique universitaire et écrivain Serge Doubrovsky. À l’occasion de son livre Mon fils en 1977, il indique sur la couverture « Roman » tout en précisant sur la quatrième de couverture que l’auteur en est le principal personnage et qu’il s’agit d’une « fiction d’événements et de faits réels ; si l’on veut, autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure, hors sagesse, et hors syntaxe du roman, traditionnel ou nouveau ». Il réemploie à deux occasions ce terme pour Un amour de soi en 1982 et Le Livre brisé en 1989. Selon lui, l’autobiographie est réservée aux personnalités importantes, et l’autofiction est la réponse qu’il apporte à sa démarche d’écriture.

En effet, pour Serge Doubrovsky, l’écrivain doit « échanger sa vie ratée au profit d’une réussite littéraire » et mettre en scène dans son texte une interrogation sur son travail d’écriture. Il ajoute que « l’homme quelconque qu’il est doit, pour capter le lecteur rétif, lui refiler sa vie réelle sous les espèces les plus prestigieuses d’une existence imaginaire ».

Son travail autofictionnel se base sur un travail introspectif, une auto-analytique, c’est-à-dire que l’écrivain s’approprie son sujet, le moi, par le biais fictionnel et par l’écriture. Les maîtres-mots de l’autofiction doubrovskienne sont l’auto-théorisation et l’auto-engendrement.


Définir l’autofiction

De nombreuses définitions se sont succédé ou ajouté à celle de Serge Doubrovsky. Pour Vincent Colonna, écrivain et universitaire, l’autofiction est une façon qu’a l’auteur de se penser, de s’inventer un autre lui-même ou de se projeter à l’intérieur d’un parcours fictif. L’interrogation énoncée par Witold Gombrovicz en 1954 et cité par Vincent Colonna dans son livre Autofiction et autres mythomanies littéraires en est un bel exemple : « Entreprendre de me créer ?… Faire de Gombrovicz une personne — à la manière de Hamlet ? ou de Don Quichotte ? ».

Vincent Colonna dénombre dans l’histoire littéraire quatre formes d’autofiction : fantastique, spectaculaire, intrusive et biographique. Il définit l’autofiction fantastique, dont l’écrivain est le héros d’une histoire totalement fictive, en s’appuyant sur l’exemple de Jorge Luis Borges (L’Aleph, 1948) et de Dante (La Divine Comédie, 1307-1321). L’autofiction spéculaire consiste, selon lui, à construire des jeux de miroirs dans lesquels l’écrivain se reflète. Il est présent, mais de façon détournée ou cachée notamment dans l’œuvre de François Rabelais (Pantagruel, 1532). Dans une autre forme, qu’il appelle intrusive (ou autorial), l’écrivain se fond avec le narrateur et se trouve en retrait de l’intrigue, tel Honoré de Balzac dans Le Père Goriot (1835). L’autofiction biographique, enfin, consiste à placer le héros, qui est l’écrivain, dans une histoire qui est la plus proche possible de faits réels. Jean-Jacques Rousseau (Julie ou la Nouvelle Héloïse, 1761) ou plus récemment Serge Doubrovsky, Hervé Guibert avec sa « trilogie du sida », Christophe Donner, Annie Ernaux, Camille Laurens ou Christine Angot (L’Inceste, 1999) se rattachent à ce type d’autofiction.

Il y a toujours une grande difficulté à distinguer les textes relevant de l’autofiction. Ils sont parfois très proche de l’autobiographie romancée ou du roman à clé, comme le rappellent en 1999 Ariane Kouroupakis et Laurence Werli (« Analyse du concept d’autofiction », Université de Haute Bretagne, Rennes 2), pour qui les textes qui regroupent à la fois « une adéquation entre une identité auteur-narrateur-personnage et la prépondérance d’un pacte romanesque » représentent l’autofiction dans sa signification récente. C’est ce pacte qui fait toute la différence, pour peu que l’on puisse être certain de la réalité du pacte que l’auteur nous proposerait. Car, en effet, dès lors que l’on se place du côté de la psychanalyse, ne peut-on dire que du travail d’introspection, base de l’élaboration d’une autobiographie, découle nécessairement une interprétation et donc un changement de ce qui a été ? Faisant ainsi de toute œuvre autobiographique une autofiction. Paul Ricœur, dans L’Identité narrative, en 1988, considère que lorsqu’on se penche sur son passé, l’on génère « une vie fictive ou, si l’on préfère, une fiction historique ». De toute évidence, l’autofiction fait forcément référence au « moi » et au « soi » de l’auteur d’une part et d’autre part ne peut se concevoir que si le lecteur a conscience de cette notion.

Illustration de Maurice Sand pour une édition de François Rabelais. Livre II, chap. IX. "Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il ayma toute sa vie"

Illustration de Maurice Sand pour une édition de François Rabelais. Pantagruel, Livre II, chap. IX. « Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il ayma toute sa vie ».

Un genre déjà ancien

Si le terme « autofiction » est récent, celui-ci peut à posteriori s’appliquer à de nombreuses œuvres passées. À partir du jour où le néologisme a été créé, il a été aisé d’y rattacher différents écrivains et nombreux sont les auteurs qui ont fait de l’autofiction sans le savoir. Vincent Colonna en fait d’ailleurs la preuve en avançant le texte de Lucien de Samosate (IIe siècle av. J.-C.) comme étant la première œuvre de « fabulation de soi ». Serge Doubrovsky explique également dans Les Temps modernes (2001) que « même les autobiographes classiques savaient qu’ils écrivaient de la fiction. Chez Rousseau c’est très évident, il a très bien vu le rôle de l’imagination, qui se substitue à la mémoire. L’autofiction c’est une mise en scène ». Marcel Proust dans sa Recherche du temps perdu fait aussi de l’autofiction, comme le démontre Gérard Genette dans l’analyse qu’il en fait en 1982 dans son ouvrage Palimpseste. Et ce ne sont que quelques exemples parmi beaucoup d’autres.

À partir de la fin du XXe siècle, à l’apparition d’une dénomination pour ce genre, les écrivains à y recourir se font plus nombreux. Dans la suite de Serge Doubrovsky, Alain Robbe-Grillet se lance dans l’aventure à travers son tryptique romanesque qui regroupe Le miroir qui revient (1985), Angélique ou l’enchantement (1988) et Les Derniers Jours de Corinthe (1994). Dans sa trilogie, il fait une critique du style qu’il emploie pour raconter ses souvenirs d’enfance « ici, j’en retrouve une maigre douzaine (de détails), isolés chacun sur un piédestal, coulés dans le bronze d’une narration quasi historique […] et organisés suivant un système de relations causales, conforme justement à la pesanteur idéologique contre quoi toute mon œuvre s’insurge », justifiant ainsi son recours à l’autofiction.

Roland Barthes s’inscrit également dans cette mouvance avec Roland Barthes par Roland Barthes en 1975 dans lequel il précise « Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman ». Nathalie Sarraute, dans Enfance (1983) évoque ses souvenirs d’enfance en se dédoublant à travers deux personnages, l’un étant l’autobiographe et l’autre la conscience de l’écrivain s’interrogeant sur l’utilité de l’autobiographie. Marguerite Duras (L’Amant, 1984) raconte aussi son enfance en se distinguant du personnage principal, c’est à dire elle, en utilisant la troisième personne du singulier : « Elle lui dit qu’elle est la fille de l’institutrice de l’école de filles de Sadec ».

Les avis sur l’autofiction sont très partagés. Pour certains comme Michel Contat, directeur de recherche émérite à l’ITEM (Institut des textes et manuscrits modernes), c’est un genre litigieux. Jacques Lecarmes, dans Autofiction et Cie (1993), parle quant à lui de « mauvais genre ». Genre qui peut d’ailleurs être dommageable pour l’écrivain et leurs proches, rajoutent-ils. Il n’en reste pas moins qu’il connaît toujours plusieurs représentants avec un public nombreux et qui s’expliquerait, selon Marcel de Grève dans le Dictionnaire international des termes littéraires (DITL, dictionnaire en ligne), par « une littérature française nombriliste, tentée par l’égomanie ou pour le moins friande d’écriture de soi et de psychanalyse en public ».

Nathalie Sarraute : Enfance, récit autobiographique, publié en 1983

Enjeux contemporains de l’autofiction

L’autofiction ne se limite plus au domaine du roman imprimé. Elle s’est déplacée vers de nouveaux espaces d’expression, où l’écriture de soi devient plus fluide et plus exposée. Les récits publiés en ligne, les journaux numériques, les autoportraits vidéo ou même les fils narratifs sur les réseaux sociaux reprennent les codes du genre : un « je » mis en scène, un réel remodelé, une intimité qui devient matériau narratif. Cette évolution montre que l’autofiction accompagne les métamorphoses de la représentation de soi dans nos sociétés. Le lecteur assiste alors à la naissance d’un « moi » fragmenté, mouvant, qui joue avec l’image publique autant qu’avec le récit littéraire. Ces pratiques élargies renouvellent les questions de sincérité, d’authenticité et de mise en scène, en révélant un lien de plus en plus étroit entre vie personnelle et narration.

Critiques et controverses

L’autofiction suscite de vives réactions depuis son apparition. Certains y voient un territoire fertile où la littérature explore les angles morts de l’expérience intime, en mêlant vérité et invention pour atteindre une forme d’honnêteté plus profonde. D’autres y perçoivent une dérive narcissique, où l’écriture s’enfermerait dans le « moi » au détriment de l’imaginaire et du monde extérieur. Le débat se tend encore lorsqu’il touche aux questions de véracité : jusqu’où peut-on remodeler sa propre vie sans tromper le lecteur ? Où s’arrête la liberté littéraire et où commence la confusion volontaire ? Ces controverses ne diminuent pas l’importance du genre ; elles rappellent qu’il se situe au cœur des discussions sur le statut du réel en littérature, sur le pacte de lecture et sur la place de la subjectivité dans l’espace public.

 

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