L’ellipse

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Rhétorique et style / Grammaire

L’ellipse

Définition

En grammaire (linguistique) et en rhétorique, une ellipse est une figure de construction qui consiste à omettre volontairement un ou plusieurs mots dans une phrase, afin d’abréger et de simplifier le raisonnement, sans nuire à la clarté. De là, la compréhension doit être capable de suppléer à cette omission  voulue et cohérente. Du point de vue grammatical, le retranchement est,  normalement, autorisé par l’usage.

Il y a deux sortes d’ellipses :

  • les unes, qui consistent à ne pas répéter un ou plusieurs mots déjà exprimés :
    Exemple : Dieu est bon et l’homme méchant (on supprime le second est) ;
  • les autres, où les mots sous-entendus ne sont pas exactement les mêmes que ceux qui sont supprimés :
    Exemple : Voulez-vous quelque chose ? – Rien.

L’ellipse se pratique aussi dans un discours ou un raisonnement. On omet un ou plusieurs énoncés qui paraissent aller de soi et donc inutiles.

💡 L’ellipse en géométrie
En géométrie, on appelle ellipse une courbe plane fermée obtenue par l’intersection d’un cône de révolution avec un plan, à condition que celui-ci coupe l’axe de rotation du cône ou du cylindre : c’est une conique d’excentricité strictement comprise entre 0 et 1. On peut également la définir comme le lieu des points dont la somme des distances à deux points fixes, dits foyers, est constante.

→ Rubrique : Rhétorique et style.
→ À lire : Les figures de style. – La rhétorique.

Emploi de l’ellipse

L’ellipse doit son introduction dans les langues au désir qu’ont naturellement les hommes d’abréger le discours. En effet, elle le rend plus vif et plus concis, et lui donne, par ces qualités, un plus grand degré d’intérêt et de grâce. Pour qu’une ellipse soit bonne, il faut que l’esprit puisse suppléer aisément la valeur des mots qu’on a jugé à propos d’omettre. Il faut qu’elle soit autorisée par l’usage. Cet arbitre souverain en matière de langage ne la permet pas toujours en prose, où parfois elle a quelque chose de trop brusque et par conséquent de désagréable.

L’ellipse est fréquente dans la langue française, comme dans toutes les autres langues. Cependant, elle y est bien moins ordinaire qu’elle ne l’est dans les langues qui ont des cas parce que, dans celles-ci, le rapport du mot exprimé avec le mot sous-entendu est indiqué par une terminaison relative. Mais en français et dans les langues, dont les mots gardent toujours leur terminaison absolue, il n’y a que l’ordre, ou observé, ou facilement aperçu, et rétabli par l’esprit, qui puisse faire entendre le sens des mots énoncés.

L’emploi de l’ellipse exige donc, dans la langue française, beaucoup de réserve et de précaution, pour que le style ne soit pas obscur. Néanmoins elle est très fréquemment employée, et tous les écrivains en sont remplis. En voici quelques exemples :

Celui qui rend un service doit l’oublier ; celui qui le reçoit, s’en souvenir.

(Pensée de Démosthène)

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Apprenons de nos malheurs à jouir des moindres biens, de nos fautes, à n’en plus commettre ; de nos ennemis, à réformer notre conduite ; et des méchants, à mieux sentir tout le prix des bons.

(Jean-Jacques de Lingrée)

L’opulence est dans les mœurs et non dans les richesses.

(Montesquieu, Grandeurs et décadences des Romains, chap. X, 1734)

Notre mérite nous attire la louange des honnêtes gens ; et notre étoile, celle du public.

(La Rochefoucauld, Maximes, maxime 165, 1665)

Le brave ne se connaît que dans la guerre ; le sage, que dans la colère ; l’ami, dans le besoin.

(Sentence persane)

Toutes ces ellipses sont telles que celui qui lit, ou qui écoute, entend si aisément le sens qu’il ne s’aperçoit pas seulement qu’il y ait des mots supprimés dans ce qu’il lit ou dans ce qu’on lui dit. Quoique ces ellipses soient bonnes, quoiqu’elles soient reçues par l’usage, il est certain qu’elles n’ont pas ce genre de beauté dont on trouve plus d’un exemple chez les grands poètes.

Lorsque Pierre Corneille fait dire à Nérine, confidente de Médée, dans la tragédie de ce nom : « Contre tant d’ennemis, que vous reste-t-il ? » Et que Médée répond : « Moi… / Moi, dis-je, et c’est assez. » Ce moi, qui est pour « je me reste », est sublime, et dit plus qu’un long discours.

Lorsque, dans une autre tragédie de Pierre Corneille, Prusias dit à Nicomède (acte IV, scène 3) : « Et que dois-je être ? Roi », réplique Nicomède, ce seul mot dit tout. Voilà du sublime, et du vrai sublime, qui n’aurait pas lieu sans l’expression elliptique.

L’ellipse irrégulière

Certaines ellipses ont besoin d’un commentaire pour être entendues, l’usage les rejette.

● Si, dans une proposition, le verbe est au singulier, il faut que chacun des sujets soit au singulier comme lui ; car, au lieu de les embrasser tous, il répond à chacun en particulier comme s’il était répété. Et s’il y en a quelqu’un qui soit au pluriel, entre le verbe et celui-là, il n’y a plus concordance, l’ellipse est irrégulière. Ainsi lorsque Racine a dit :

Les rois dans le ciel ont un juge sévère,
L’innocence un vengeur, et l’orphelin un père.

(Jean Racine, Athalie, acte V, scène 5, 1691)

Voltaire :

Vous régnez, Londres est libre, et vos lois florissantes.

(Voltaire, La Henriade, chant II, 1723)

Et Racine :

Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fidèle ?

(Jean Racine, Andromaque, acte IV, scène 5, 1668)

Ces écrivains se sont donné une licence que leur nom peut à peine faire pardonner, disait Marmontel.

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Une licence plus grande encore dans l’ellipse, c’est de supposer la répétition du verbe, lorsque le temps est changé :

J’eusse été près du Gange esclave des faux dieux,
Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux.

(Voltaire, Zaïre, acte I, scène 1, 1732)

Car le verbe sous-entendu avant musulmane est « je suis » et non pas « j’eusse été ».

● Un autre défaut dans l’ellipse, c’est la différence de la voix passive à la voix active ; comme si l’on dit : En aimant on veut l’être. – J’aimais, je me flattais de l’être. Qui ne sait point aimer n’est pas digne de l’être.

On se permettait cette ellipse du temps de Vaugelas, et plus récemment encore quelques bons écrivains se la sont permise :

On ne trompe pas longtemps les hommes sur leurs intérêts, et ils ne haïssent rien tant que de l’être.

(Vauvenargues)

Mais, quoique cela s’entende, l’expression ne répond pas au sens ; elle présente un faux complément.

Cependant, l’ellipse semble bonne à Marmontel, lorsqu’entre deux adjectifs de divers genres, tous deux au même nombre, la terminaison est semblable pour tous les deux. Comme lorsqu’un homme dit à une femme : Vous êtes sensible, je le suis plus que vous. – Vous avez été malade, et moi je le suis. – Vous êtes jeune, et je ne le suis pas.

Claude Favre de Vaugelas et Thomas Corneille ne désapprouvent pas absolument qu’une femme dit : Je suis plus grande que mon frère ; et un homme : Je suis plus grand que ma sœur. Cependant, ils sont d’avis que l’on doit éviter ce tour de phrases.

L’Académie française pense que ces locutions sont fort bonnes parce que l’adjectif, pour ne pas regarder qu’un des deux sexes, ne laisse pas de convenir à l’autre par ce qui est sous-entendu, qui tacitement le fait du genre qu’il faut. En effet, la conjonction que suppose une proposition après elle. C’est comme si l’on dit : Je suis plus grande que mon frère n’est petit.

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● Lorsque, dans une proposition, l’un des deux membres est affirmatif, et l’autre négatif, on doit répéter le verbe, et ce serait, d’après l’avis de Nicolas Beauzée (Encyclopédie méthodique, au mot répétition), et de César Chesneau Dumarsais, une incorrection, une ellipse irrégulière, que de s’en dispenser.

Quand Pierre Corneille a dit : « L’amour n’est qu’un plaisir, et l’homme un devoir », il a fait ce qu’on appelle une ellipse irrégulière, et il a dû éviter cette incorrection en disant : « L’amour n’est qu’un plaisir, l’homme est un devoir ». Les grammairiens que nous venons de citer sont d’avis d’appliquer cette règle aux propositions liées par la conjonction mais, et dont l’un des deux membres est affirmatif et l’autre négatif. Selon eux, c’est une faute de dire : « Notre réputation ne dépend pas du caprice des hommes, mais des actions louables que nous faisons. »

Pierre-Alexandre Lemare, éducateur et linguiste, pense, au contraire, que mais, servant à marquer une idée d’opposition ou de restriction, annonce assez par lui-même dans quel sens (affirmatif ou négatif) est pris le second membre de la phrase. Dès lors, il croit que la répétition du verbe, absolument inutile, serait fastidieuse et ne servirait qu’à entraver la marche du style. En effet, elle est contraire à l’usage des meilleurs écrivains, ainsi qu’on peut s’en convaincre par les exemples suivants :

L’harmonie ne frappe pas simplement l’oreille, mais l’esprit.

(Nicolas Boileau, Traité du sublime, 1674)

Les Richesses engendrent le Faste et la Mollesse, qui ne sont point des enfants bâtards, mais leurs vraies et légitimes productions.

(Nicolas Boileau, Traité du sublime, 1674)

Il n’est pas dans l’esprit humain de se mettre à la place des gens qui sont plus heureux, mais seulement de ceux qui sont plus à plaindre.

(Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’Éducation, 1762)

Curius, à qui les Samnites offraient de l’or, répondit que son plaisir n’était pas d’en avoir, mais de commander à ceux qui en avaient.

(Jacques-Bénigne Bossuet, Discours sur l’histoire universelle, IIIe partie, 1681)

Quand on a besoin des hommes, il faut bien s’ajuster à eux ; et puisqu’on ne saurait les gagner que par les louanges, ce n’est pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent être flattés.

(Molière, L’Avare, acte I, scène 1, 1668)

Conclusion

Comme le fait observer Marmontel (Grammaire, p. 358), dans la langue usuelle, le besoin que l’on a communément de dire vite a introduit infiniment plus de ces ellipses que dans la langue soigneusement écrite. C’est pour cela que le style familier en admet, dans toutes les langues, beaucoup plus que dans le style soutenu. Combien y a-t-il moins de tours elliptiques dans Racine et dans Fénelon que dans Molière, La Fontaine et Mme de Sévigné ! Mais en revanche, la langue soutenue, surtout la langue poétique, a bien d’autres licences. Il y a encore, ajoute Marmontel, une foule de locutions elliptiques, dont la plupart ne sont susceptibles d’aucune construction analytique, mais que l’usage et la raison autorisent, et qui, reçues dans le langage, ne sont plus soumises à aucun examen.

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