François Mauriac

Auteurs français ► XXe siècle ► vous êtes ici

Auteurs français

François Mauriac

1885 – 1970

 

Photo de François MauriacPrésentation

François Mauriac est un écrivain français, romancier, poète et essayiste, membre de l’Académie française et lauréat du prix Nobel de littérature en 1952. Son œuvre romanesque, profondément marquée par ses origines bordelaises et sa foi catholique, explore les mœurs de la bourgeoisie provinciale, les conflits familiaux, les passions humaines et les tourments de la conscience. À travers des personnages souvent déchirés entre leurs désirs, leurs faiblesses et leur quête spirituelle, Mauriac interroge les contradictions de la nature humaine et la place de la grâce dans la destinée individuelle.

Une jeunesse bordelaise

Né à Bordeaux dans le milieu de la grande bourgeoisie (son père possédait un vignoble de renom dans le Médoc), François Mauriac est élevé par sa mère, femme sévère et pieuse. Celle-ci confie l’éducation de ce fils trop sensible aux marianistes du collège de Grand-Lebrun, dans les environs de Bordeaux.

Élevé selon de stricts principes religieux, Mauriac restera profondément marqué par son milieu, attache ambiguë qui mêle critique et reconnaissance.

Après avoir commencé ses études de lettres à l’université de la ville, sa licence en poche, il gagne Paris malgré les réticences maternelles. Il évoquera notamment sa jeunesse dans son œuvre autobiographique, Mémoires intérieurs (1959) et Nouveaux Mémoires intérieurs (1965), fruit d’une rigoureuse introspection.

Les débuts littéraires

Ses premiers essais poétiques, parus en revue, reçoivent les encouragements de Maurice Barrès. Mauriac persiste dans le genre poétique avec des recueils comme Adieu à l’adolescence (1911), qui annoncent les grands thèmes des romans de sa maturité : le désir, l’amour humain, la jalousie, la perte et la recherche de la présence divine. Avant la Première Guerre mondiale, il écrit également des pièces de théâtre, parmi lesquelles Asmodée, qui triomphera à la scène en 1937, ainsi que ses premiers romans, L’Enfant chargé de chaînes (1912) et La Robe prétexte (1914).

Pendant la guerre, il combat sous les drapeaux et doit interrompre son travail d’écrivain. Il le reprend de plus belle à la fin du conflit, et dès les années vingt, notamment grâce au Baiser au lépreux (1922), il devient l’un des romanciers les plus en vue de sa génération.

Il est élu à l’Académie française en 1933.


L’œuvre pamphlétaire et polique

Sous l’Occupation, cet homme de la droite traditionnelle fait acte de résistance en publiant clandestinement un journal de guerre sous le pseudonyme de Forez : c’est Le Cahier noir (1943). Il reste, après la guerre, profondément attaché à la personne de De Gaulle, qu’il soutient publiquement à partir de 1958.

Prix Nobel de littérature (1952), il se livre aussi à des écrits politiques, s’engage contre le colonialisme. Ses textes polémiques et pamphlétaires font de lui un redoutable chroniqueur de la grande presse parisienne (Bloc-notes, 1958 et Nouveau Bloc-notes, 1968).

L’homme déchiré

Les romans de Mauriac, marqués par la géographie intime de son enfance, ont pour trame des drames familiaux. Récits d’analyse, ces études de l’âme humaine sont menées dans une perspective chrétienne, où s’opposent le bien et le mal. La sombre vision du monde, pascalienne, de ce « catholique qui écrit du roman » confère à ses personnages, déchirés entre désirs et soif de l’amour divin, une véritable complexité.

Dès ses débuts romanesques (Préséances, 1921 et Le Baiser au lépreux, 1922), il aborde déjà le problème de la culpabilité de l’homme et de l’existence du mal ici-bas. Il met en scène des âmes fortes opposées à des âmes faibles, et le soutien que la présence divine leur accorde ou leur refuse. La difficulté de faire le bien, la violence des passions enfouies et des désirs inassouvis caractérisent la presque totalité des personnages, toujours ancrés dans un espace social, le milieu bourgeois, qui fait écho à celui de son enfance.

Dans Genitrix (1923), Mauriac peint le personnage d’une mère terrible qui n’est pas sans rappeler la sienne. Dans Thérèse Desqueyroux (1927), il se penche sur la vie intérieure d’une femme qui, prisonnière de son milieu, a tenté d’empoisonner son mari. Ce roman fera l’objet d’une suite, intitulée La Fin de la nuit (1935). Le Désert de l’amour (1925) annonce quant à lui le thème de l’amour humain et de ses difficultés, qui sera traité plus tard dans La Pharisienne (1941).

Dans les années trente, Mauriac publie deux romans importants : Le Nœud de vipères (1932) et Le Mystère Frontenac (1933). Dans Le Nœud de vipères, le narrateur est un vieil homme fortuné et cynique qui, au seuil de la mort, décrit avec froideur et ironie le manège flatteur de sa famille avide d’héritage, avant d’être frappé par l’amour divin.

Il lui faut ensuite dix années pour enrichir son œuvre littéraire de trois productions de premier plan, qu’il donne l’une après l’autre : Le Sagouin (1951), Galigaï (1952), L’Agneau (1954). Citons encore Un adolescent d’autrefois (1969) et Maltaverne (posthume, 1972).

Par ailleurs, Mauriac a mené une réflexions d’essayiste : La Vie et la Mort d’un poète (1924), La Rencontre avec Pascal (1926), Bordeaux (1926), Proust (1926), La Vie de Jean Racine (1928), Le Roman (1928), Dieu et Mammon (1929), qui lui permettent tantôt d’affiner sa théorie de la pratique romanesque, tantôt de préciser sa conception de la foi chrétienne, tout intérieure.

Dans Le Roman (1928) et dans Le Romancier et ses personnages (1933), Mauriac a exposé les principes de sa création, sa recherche d’une certaine liberté des personnages, qui lui vaudra de vives critiques de la part de Sartre.

Extrait : Guy Mollet par François Mauriac

Entre la crise de Suez et l’insurrection de Budapest, l’automne 1956 est d’une rare intensité événementielle, tant pour le monde que pour une France enlisée dans la guerre d’Algérie. François Mauriac choisit alors d’interpeller Guy Mollet, le président du Conseil. Dans son « Bloc-notes » hebdomadaire, publié dans L’Express, il décline les motifs de sa colère : perte de confiance dans un Front républicain qui vient d’arrêter le leader algérien Ahmed Ben Bella au Maroc et qui refuse obstinément de solder la question algérienne, condamnation de l’aventureux néo-colonialisme de Suez et présentation d’un président du Conseil, de gauche, devenu un vassal droitisant des États-Unis.

Vendredi 16 novembre

Des amis qui l’ont vu lundi soir à la télévision m’assurent que M. le président du Conseil a bonne mine. Me voilà tranquillisé. Je m’étais fait des idées. On s’attache aux gens malgré tout, fussent-ils des fléaux. Il aurait même prononcé un mot, le plus inattendu dans sa bouche : il aurait parlé de « succès ». Mais cela est un peu fort et je me refuse à le croire.

C’est pourtant vrai qu’il a battu un record. Nous pouvions nous demander naguère quelle est, parmi les politiciens de la IVe république, l’espèce la plus nuisible : celle qui ne fait rien ou celle qui fait quelque chose. J’inclinais à redouter surtout la première. M. Guy Mollet m’a fait changer d’avis. Non M. Guy Mollet tout seul. Il ne faut pas enlever à M. Christian Pineau ce qui lui revient de droit. Nous n’en ferons pas l’inventaire, et d’ailleurs il est trop tôt : des murs ont l’air de qui vont peut-être s’effondrer.

[…] Mais de quoi vais-je parler ? Qu’est ce que cette petite histoire marocaine auprès de l’expédition d’Égypte ? Je ne m’y attarderai pas, en ayant presque tout dit d’avance, dès l’avant-dernier bloc-notes, alors que toute la presse délirait […].

Voici une des suites de l’aventure égyptienne qui échappe encore à beaucoup : Washington consentirait à nous pardonner, mais du bout des dents. […] Nous ne referons pas une seconde fois aux Américains le coup de Suez, cela va de soi : toutes nos affaires les concerneront désormais, dans la mesure où elles affectent la paix internationale et d’abord la guerre d’Algérie. Je crains fort qu’à ce propos on ne nous mette le marché en mains. Le coup de Suez ne nous laisserait alors d’autre choix qu’entre une dépendance humiliante et un refus désespéré. Que ferons-nous ? La solitude, pour une nation, n’est plus imaginable dans l’univers de l’atome. […]

[…] Tout cela […] devrait accabler MM. Guy Mollet et Christian Pineau. Pourtant, ils ne vacillent pas. La complicité de tous les maintiendra en place. C’est qu’il n’y a pas un seul innocent dans cette histoire. La politique algérienne et égyptienne du gouvernement était celle de la droite. Les socialistes l’ont accomplie. Quant au parti communiste, le sang des Hongrois l’étouffe. Qui donc jetterait la pierre à M. Guy Mollet ? D’ailleurs, il nous importe peu qu’il s’en aille ou qu’il demeure, s’il ne devait plus rester au président du Conseil français qu’à regarder du côté de Washington et à en attendre un mot d’ordre.

(François Mauriac, Bloc-notes, tome 1, 1952-1957, Paris, Seuil, 1993)

Extrait : Thérèse Desqueyroux de François Mauriac (chapitre 9)

Jugée pour avoir tenté d’empoisonner son mari, Bernard, Thérèse Desqueyroux vient d’obtenir un non-lieu. Sur le trajet du retour vers la propriété familiale, elle se livre à un récit de son passé et tente d’explorer à travers le prisme de sa subjectivité son propre mystère, se préparant à la confrontation avec son époux. Victime et prisonnière de la médiocrité d’un milieu pesant, avide de liberté et de lucidité, l’énigmatique Thérèse est aussi une tragédienne porteuse de mort, vouée à un destin inexorable auquel elle s’asservit elle-même, un « monstre » justifiant de son crime par l’insignifiance de sa victime. En cela, elle représente toute l’ambiguïté de l’univers mauriacien.

Thérèse souriait. Dans le bref intervalle d’espace et de temps, entre l’écurie et la maison, marchant aux côtés de Bernard, soudain elle avait vu, elle avait cru voir ce qu’il importait qu’elle fît. La seule approche de cet homme avait réduit à néant son espoir de s’expliquer, de se confier. Les êtres que nous connaissons le mieux, comme nous les déformons dès qu’ils ne sont plus là ! Durant tout ce voyage, elle s’était efforcée, à son insu, de recréer un Bernard capable de la comprendre, d’essayer de la comprendre ; — mais, du premier coup d’œil, il lui apparaissait tel qu’il était réellement, celui qui ne s’est jamais mis, fût-ce une fois dans sa vie, à la place d’autrui ; qui ignore cet effort pour sortir de soi-même, pour voir ce que l’adversaire voit. Au vrai, Bernard l’écouterait-il seulement ? Il arpentait la grande pièce humide et basse, et le plancher pourri par endroits craquait sous ses pas. Il ne regardait pas sa femme, — tout plein des paroles qu’il avait dès longtemps préméditées. Et Thérèse, elle aussi, savait ce qu’elle allait dire. La solution la plus simple, c’est toujours à celle-là que nous ne pensons jamais. Elle allait dire : « Je disparais, Bernard. Ne vous inquiétez pas de moi. Tout de suite, si vous voulez, je m’enfonce dans la nuit. La forêt ne me fait pas peur, ni les ténèbres. Elles me connaissent ; nous nous connaissons. J’ai été créée à l’image de ce pays aride et où rien n’est vivant hors les oiseaux qui passent, les sangliers nomades, je consens à être rejetée ; brûlez toutes mes photographies ; que ma fille même ne sache plus mon nom, que je sois aux yeux de ma famille comme si je n’avais jamais été. »

Et déjà Thérèse ouvre la bouche ; elle dit :

« Laissez-moi disparaître, Bernard. »

Au son de cette voix, Bernard s’est retourné. Du fond de la pièce, il se précipite, les veines de la face gonflées ; balbutie :

« Quoi ? Vous osez avoir un avis ? émettre un vœu ? Assez. Pas un mot de plus. Vous n’avez qu’à écouter, qu’à recevoir mes ordres, — à vous conformer à mes décisions irrévocables. »

Il ne bégaie plus, rejoint maintenant les phrases préparées avec soin. Appuyé à la cheminée, il s’exprime d’un ton grave, tire un papier de sa poche et le consulte. Thérèse n’a plus peur, elle se moque de lui : il est grotesque. Peu importe ce qu’il dit avec cet accent ignoble et qui fait rire partout ailleurs qu’à Saint-Clair, elle partira. Pourquoi tout ce drame ? Cela n’aurait eu aucune importance que cet imbécile disparût du nombre des vivants. Elle remarque, sur le papier qui tremble, ses ongles mal tenus ; il n’a pas de manchettes, il est de ces campagnards ridicules hors de leur trou, et dont la vie n’importe à aucune cause, à aucune idée, à aucun être. C’est par habitude que l’on donne une importance infinie à l’existence d’un homme.

(François Mauriac, Thérèse Desqueyroux, Paris, Grasset, 1927)

Œuvres principales de François Mauriac
  • Le Baiser au lépreux (1922)
  • Le Désert de l’amour (1925)
  • Thérèse Desqueyroux (1927)
  • Le Nœud de vipères (1932)
  • Le Mystère Frontenac (1933)
  • Mémoires intérieurs (1959)
  • Bloc-notes (1952-1970)

Articles connexes

Suggestion de livres

François Mauriac - Ce que je croisFrançois Mauriac - "Je te dis toute ma tendresse": Correspondance (1926-1970) avec Claude MauriacFrancois Mauriac - Journal et Mémoires politiques
François Mauriac - Le Noeud de vipèresFrançois Mauriac - Le Désert de l'amourFrançois Mauriac - Thérèse Desqueyroux

[➕ Autres choix…]


À lire également...

You cannot copy content of this page