Georges Perec

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Auteurs français

Georges Perec

1936 – 1982

Photographie de Georges PerecGeorges Perec, né le 7 mars 1936 à Paris 19e et mort le 3 mars 1982 à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), est un écrivain français, membre de l’OuLiPo, qui s’est livré à une observation minutieuse et critique de la société et à une vaste exploration des ressources du langage.

Il se fait connaître dès son premier roman, Les Choses. Une histoire des années soixante (prix Renaudot 1965), qui restitue l’air du temps à l’aube de la société de consommation. Suivent, entre autres, Un homme qui dort, portrait d’une solitude urbaine, puis La Disparition, où il reprend son obsession de l’absence douloureuse.

La Disparition est un roman en lipogramme. Son originalité est que, sur près de trois cents pages, il ne comporte pas une seule fois la lettre e, pourtant la plus utilisée dans la langue française.

→ À lire : L’OuLiPo (OUvroir de LIttérature POtentielle).
→ Œuvres de Georges Perec : Les Choses (1965). – La Disparition (1969). – W ou le Souvenir d’enfance (1975). – La Vie mode d’emploi (1978).

Origines et débuts littéraires

Né à Paris de parents juifs polonais, Georges Perec est marqué dès sa tendre enfance par la mort de son père (au front, en juin 1940) et par la disparition de sa mère, déportée en 1943. Il est élevé par sa tante et passe les premières années de sa vie entre Paris, Villard-de-Lans et Lans-en-Vercors. Définitivement installé à Paris en 1945, il devient en 1961 documentaliste au CNRS après des études de lettres et de sociologie.

Ses premiers romans (L’Attentat de Sarajevo, le Condottiere, récit tournant autour du tableau éponyme d’Antonello da Messina, J’avance masqué) ne trouvent pas d’éditeur. Ce n’est qu’après son séjour à Sfax, en Tunisie, qu’il fait ses véritables débuts en littérature avec Les Choses (1965), ouvrage couronné par le prix Renaudot et qui connaît un large succès. Dans ce récit « sociologique » transparaissent déjà certaines préoccupations chères à l’auteur : goût de l’accumulation et des inventaires, traque de l’« infra-ordinaire », utilisation des citations et des références, etc.

La contrainte formelle, source de création

Georges Perec publie l’année suivante Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? (1966), puis Un homme qui dort (1967), roman écrit à la deuxième personne dont il coréalise l’adaptation cinématographique en 1974. Accueilli en 1970 au sein de l’OUvroir de LIttérature POtentielle (OuLiPo), il en devient rapidement l’une des figures majeures. Vivement intéressé par les ressources des contraintes littéraires et des procédés formels, à partir desquels il travaille le matériau de la langue en technicien brillant et ennemi du mythe de l’inspiration, il trouve dans ce groupe un milieu propice à ses expérimentations. Se sentant « oulipien à 97 p. 100 », il rédige La Disparition (gigantesque lipogramme écrit sans que jamais soit utilisée la lettre e) en 1969, puis Les Revenentes (roman n’utilisant pour toute voyelle que la lettre e) en 1972.

→ À lire : L’OuLiPo (OUvroir de LIttérature POtentielle).

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Le foisonnement et l’absence

Perec aborde l’autobiographie de façon détournée avec La Boutique obscure en 1973, Espèces d’espaces en 1974 et surtout W ou le Souvenir d’enfance en 1975. Ce dernier ouvrage fait alterner une fiction et un récit autobiographique troué de doutes et d’oublis : « l’Histoire, avec sa grande hache », aura coupé le livre en deux.

L’œuvre majeure de Perec demeure néanmoins La Vie mode d’emploi (prix Médicis 1978), gigantesque roman qui, dans un foisonnement d’histoires, reprend peu ou prou l’ensemble de ses recherches oulipiennes (intertextualité, utilisation d’une table de permutation, marche d’un cavalier sur un échiquier de dix cases de côté, etc.).

Se consacrant désormais exclusivement à l’écriture, Perec est également l’auteur de Je me souviens (1978) et de La Clôture et autres poèmes (1980), deux ouvrages autobiographiques, de mots croisés, de scénarios, de pièces de théâtre (Théâtre I, 1982) et d’une nouvelle intitulée Un cabinet d’amateur (1979). Dans les Récits d’Ellis Island (1980), commentaire du film de Robert Bober, il aborde pour la première fois de façon plus directe le thème de la judaïté : « Je n’ai pas le sentiment d’avoir oublié, mais celui de n’avoir jamais pu apprendre », écrit-il, comme marqué en creux par ses origines juives, qui, davantage qu’une vraie culture, lui laissent une douloureuse absence.

Mort à 46 ans d’un cancer, il a laissé un roman inachevé, 53 jours, publié en 1989.

[📽 Vidéo] 18 citations choisies de Georges Perec
  • La discipline fait bel et bien la force principale des armées. (Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?)
  • Peut-être le bonheur n’est-il que dans les gares ? (Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?)
  • Tout tableau… Tout portrait se situe au confluent d’un rêve et d’une réalité. (La Vie mode d’emploi)
  • Rien ne sert de rien, cependant tout arrive. (La Vie mode d’emploi)
  • Tu as tout à apprendre, tout ce qui ne s’apprend pas : la solitude, l’indifférence, la patience, le silence. (Un homme qui dort)
  • L’indifférence dissout le langage, brouille les signes. (Un homme qui dort)
  • La loi est implacable, mais la loi est imprévisible. Nul n’est censé l’ignorer, mais nul ne peut la connaître. (W ou le Souvenir d’enfance)
  • Mais l’enfance n’est ni nostalgie, ni terreur, ni paradis perdu, ni Toison d’Or, mais peut-être horizon, point de départ, coordonnées à partir desquelles les axes de ma vie pourront trouver leur sens. (W ou le Souvenir d’enfance)
  • Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. (Espèce d’espaces)
  • Vivre, c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner. (Espèce d’espaces)
  • Je cherche en même temps l’éternel et l’éphémère.
  • Les souvenirs sont des morceaux de vie arrachés au vide.
  • Un vieil étudiant, c’est quelque chose de sinistre ; un raté, un médiocre, c’est plus sinistre encore.
  • Il n’y a pas plus obscur qu’un blanc.
  • Se souvenir qu’un journal est une unité de surface : c’est la superficie qu’un ouvrier agricole peut labourer en une journée.
  • Le contraire de la mode, ce n’est évidemment pas le démodé ; ce ne peut être que le présent : ce qui est là, ce qui est ancré, permanent, résistant, habité : l’objet et son souvenir, l’être et son histoire.
  • Dès que tu fermes les yeux, l’aventure du sommeil commence.
  • Il y a deux mondes, celui des Maîtres et celui des esclaves. Les Maîtres sont inaccessibles et les esclaves s’entre-déchirent.
Extrait : La Vie mode d’emploi (chapitre 35)

Toute l’œuvre de Perec se place sous le signe du jeu et de l’intertextualité. Imaginant pour son dernier livre « un immeuble parisien dont la façade a été enlevée de telle sorte que, du rez-de-chaussée aux mansardes, toutes les pièces qui se trouvent en façade soient instantanément et simultanément visibles », il fait de La Vie mode d’emploi un roman-puzzle dont les récits successifs — inventaires de lieux ou d’objets, fragments de vies — sont autant de pièces à ordonner et à enchevêtrer par la lecture.

La Vie mode d’emploi de Georges Perec : chapitre 35, « La loge de la concierge »

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Madame Claveau fut la concierge de l’immeuble jusqu’en mille neuf cent cinquante-six. C’était une femme de taille moyenne, aux cheveux gris, à la bouche mince, toujours coiffée d’un fichu couleur tabac, toujours vêtue (sauf les soirs de réception où elle tenait le vestiaire) d’un tablier noir avec des petites fleurs bleues. Elle surveillait la propreté de son immeuble avec autant de soin que si elle en avait été propriétaire. Elle était mariée à un livreur de chez Nicolas qui parcourait Paris en tricycle, la casquette crânement penchée sur l’oreille, le mégot au coin des lèvres, et que l’on voyait parfois, sa journée terminée, ayant troqué son blouson de cuir beige tout craquelé contre une veste molletonnée que Danglars lui avait laissée, donner un coup de main à sa femme en faisant briller les cuivres de la cage de l’ascenseur ou en passant au blanc d’Espagne le grand miroir du vestibule sans cesser de siffloter le succès du jour, La Romance de Paris, Ramona, ou Premier rendez-vous. Ils avaient un fils, prénommé Michel, et c’est pour lui que Madame Claveau demandait à Winckler les timbres des paquets que Snautf lui envoyait deux fois par mois. Michel se tua dans un accident de moto, à dix-neuf ans, en 1955, et sa mort prématurée ne fut sans doute pas étrangère au départ de ses parents l’année suivante. Ils se retirèrent dans le Jura. Morellet prétendit longtemps qu’ils avaient ouvert un café qui avait tout de suite périclité parce que le père Claveau avait pratiquement bu son fonds au lieu de le vendre, mais c’est un bruit que personne ne confirma ni n’infirma jamais.

Ils furent remplacés par Madame Nochère. Elle avait alors vingt-cinq ans. Elle venait de perdre son mari, un sergent-chef de carrière, de quinze ans plus âgé qu’elle. Il mourut à Alger, non pas dans un attentat, mais des suites d’une gastro-entérite consécutive à une absorption exagérée de petits morceaux de gomme, non pas de gomme à mâcher ce qui n’aurait pu avoir un effet aussi néfaste, mais de gomme à effacer. Henri Nochère était en effet adjoint au sous-chef du bureau 95, c’est-à-dire de la section « Statistiques » de la Division « Études et Projets » du Service des Effectifs de l’État-Major Général de la Xe Région Militaire. Son travail, plutôt tranquille jusqu’à 1954-1955, devint, à partir des premiers rappels de soldats du contingent, de plus en plus préoccupant et Henri Nochère, pour calmer son énervement et son surmenage, se mit à suçoter ses crayons et à mâcher ses gommes tout en recommençant pour la énième fois ses interminables additions. Ces pratiques alimentaires, inoffensives tant qu’elles restent dans des limites raisonnables, peuvent se révéler nocives en cas d’abus, car les minuscules fragments de gomme involontairement absorbés provoquent des ulcérations et des lésions de la muqueuse intestinale d’autant plus dangereuses qu’elles sont longtemps indécelables et que de ce fait il n’est pas possible de dresser suffisamment à temps un diagnostic correct. Hospitalisé pour « troubles d’estomac », Nochère mourut avant même que les médecins n’eussent vraiment compris de quoi il souffrait. En fait, son cas serait resté une énigme médicale si, dans le même trimestre et vraisemblablement pour les mêmes raisons, l’adjudant Olivetti, du bureau d’incorporations d’Oran, et le brigadier-chef Margueritte, du Centre de Transit de Constantine, n’étaient morts dans des conditions presque identiques. De là vient le nom de « Syndrome des Trois Sergents » qui n’est absolument pas correct du point de vue de la hiérarchie militaire, mais qui parle suffisamment à l’esprit pour qu’on continue à l’employer à propos de ce type d’affection.

Madame Nochère a aujourd’hui quarante-quatre ans. C’est une femme toute petite, un peu boulotte, volubile et serviable. Elle ne ressemble absolument pas à l’image que l’on se fait habituellement des concierges ; elle ne vocifère ni ne marmonne, ne vitupère pas d’une voix criarde contre les animaux domestiques, ne chasse pas les démarcheurs (ce que d’ailleurs plusieurs copropriétaires et locataires auraient plutôt tendance à lui reprocher), n’est ni servile ni cupide, ne fait pas marcher sa télévision toute la journée et ne s’emporte pas contre ceux qui descendent leur poubelle le matin ou le dimanche ou qui font pousser des fleurs en pots sur leur balcon. Il n’y a rien de mesquin en elle, et la seule chose que l’on pourrait lui reprocher serait peut-être d’être un peu trop bavarde, un peu envahissante même, voulant toujours tout savoir des histoires des uns et des autres, toujours prête à s’apitoyer, à aider, à trouver une solution. Tout le monde dans l’immeuble a eu l’occasion d’apprécier sa gentillesse et a pu, à un moment ou à un autre, partir tranquille en sachant que les poissons rouges seraient bien nourris, les chiens promenés, les fleurs arrosées, les compteurs relevés.

Une seule personne dans l’immeuble déteste vraiment Madame Nochère : c’est Madame Altamont, pour une histoire qui leur est arrivée un été. Madame Altamont partait en vacances. Avec le souci d’ordre et de propreté qui la caractérise en tout, elle vida son réfrigérateur et fit cadeau de ses restes à sa concierge : un demi-quart de beurre, une livre de haricots verts frais, deux citrons, un demi-pot de confiture de groseilles, un fond de crème fraîche, quelques cerises, un peu de lait, quelques bribes de fromage, diverses fines herbes et trois yaourts au goût bulgare. Pour des raisons mal précisées, mais vraisemblablement liées aux longues absences de son mari, Madame Altamont ne put partir à l’heure initialement prévue et dut rester chez elle vingt-quatre heures de plus ; elle retourna donc voir Madame Nochère et lui expliqua, d’un ton à vrai dire plutôt embarrassé, qu’elle n’avait rien à manger pour le soir et qu’elle aimerait bien récupérer les haricots verts frais qu’elle lui avait donnés le matin même. « C’est que, dit Madame Nochère, je les ai épluchés, ils sont sur le feu. » « Que voulez-vous que j’y fasse ? » répliqua Madame Altamont. Madame Nochère monta elle-même à Madame Altamont les haricots verts cuits et les autres denrées qu’elle lui avait laissées. Le lendemain matin, Madame Altamont partant, cette fois-ci pour de bon, redescendit à nouveau ses restes à Madame Nochère. Mais la concierge les refusa poliment.

(Georges Perec, La Vie mode d’emploi, Paris, Hachette, 1978)

Bibliographie sélective

Romans et récits

  • Les Choses. Une histoire des années soixante, Julliard, coll. « Les Lettres nouvelles », 1965 ; prix Renaudot.
  • Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?, Denoël, coll. « Les Lettres nouvelles », 1966.
  • Un homme qui dort, Denoël, coll. « Les Lettres nouvelles », 1967.
  • La Disparition, Denoël, coll. « Les Lettres nouvelles », 1969.
  • Les Revenentes, Julliard, coll. « Idée fixe », 1972, roman.
  • La Boutique obscure. 124 rêves, Denoël-Gonthier, coll. « Cause commune », 1973, récits.
  • La Vie mode d’emploi. Romans, Hachette, coll. « P.O.L », 1978 ; prix Médicis.
  • Un cabinet d’amateur. Histoire d’un tableau, Balland, 1979.
  • Récits d’Ellis Island, INA/Sorbier, 1980.

Divers ouvrages anthumes

  • Petit abécédaire illustré, 1969, au moulin d’Andé (10,5 x 13,5 cm), publié à 100 exemplaires tous signés.
  • Espèces d’espaces, Galilée, coll. « L’Espace critique », 1974, essai.
  • Ulcérations, coll. « La Bibliothèque oulipienne », 1974, chap. 1.
  • W ou le Souvenir d’enfance, Denoël, coll. « Les Lettres nouvelles », 1975.
  • Georges Perec (ill. Dado), Alphabets. Cent soixante-seize onzains hétérogrammatiques, Galilée, coll. « Écritures/Figures », 1976.
  • Je me souviens. Les choses communes I, Hachette, coll. « P.O.L », 1978.
  • Les Mots croisés, précédés de Considérations de l’auteur sur l’art et la manière de croiser les mots, Mazarine, 1979.
  • La Clôture et autres poèmes, Hachette, coll. « P.O.L », 1980.
  • Théâtre I : La Poche Parmentier, précédé de L’Augmentation, Hachette, coll. « P.O.L », 1981.
  • L’Éternité, Orange Export Ltd, coll. « Trente », 1981.

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