Hôtel de Rambouillet

Lumière sur… ► vous êtes ici

Lumière sur…

Hôtel de Rambouillet

Ce monde-là, mon enfant, c’est un hôtel de Rambouillet en 1881 : un monde où l’on cause et où l’on pose, où le pédantisme tient lieu de science, la sentimentalité de sentiment et la préciosité de délicatesse […].

(Édouard Pailleron, Le Monde où l’on s’ennuie, Calmann-Lévy, 1895)

Présentation

L’hôtel de Rambouillet est le nom donné au salon littéraire parisien qu’anime, de 1620 à 1660, Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet et que fréquentent d’illustres aristocrates et gens de lettres.

Intelligente et éprise de culture, celle que l’on surnomme « l’incomparable Arthénice » (anagramme de Catherine) accueille dans la « chambre bleue » de son hôtel, situé entre le Louvre et le Carrousel, des aristocrates aux mœurs parfois dissolues (le libertin et fantasque Vauquelin de La Fresnaye, un abbé condamné à mort pour s’être marié) et d’éminents gens de lettres (Français de Malherbe, Mme de Sévigné, Isaac de Benserade, Claude Favre de Vaugelas, Jean-Louis Guez de Balzac, Mme de La Fayette, Vincent Voiture, Jean Chapelain, Jean Mairet, Jean de Rotrou, Pierre Corneille). Aux jeux de société, concours de poèmes et devinettes, badinages et conversations galantes se mêlent commentaires d’œuvres littéraires et questions grammaticales. Le souci d’épurer la langue, d’affiner les manières et de « dégasconner la cour » fait de la société de Rambouillet un haut-lieu de la préciosité.

ℹ Une innovation de la part de Catherine de Vivonne, à une époque où on ne peignait les chambres qu’en rouge ou en tanné.

L'Hôtel de Rambouillet d’après une gravure de Gomboust (1652)

L’Hôtel de Rambouillet d’après une gravure de Gomboust (1652).

Aperçu historique

L’hôtel de Rambouillet était situé dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre, occupant l’espace compris aujourd’hui entre le Palais-Royal et le Carrousel. L’influence exercée par cet hôtel sur le goût et la langue au XVIIe siècle lui donne une place importante dans l’histoire littéraire.

Catherine de Vivonne-Pisani apporte par son mariage, en 1600, cet hôtel à Charles d’Angennes, qui était alors vidame du Mans, et qui devient en 1611, par la mort de son père, marquis de Rambouillet. On l’appelait avant ce mariage l’hôtel Pisani.

  Publicité
 

L’éducation distinguée, que Catherine de Vivonne avait reçue de sa mère (dame de l’aristocratie romaine), et la délicatesse de son goût naturel lui font prendre en aversion la corruption des mœurs et la grossièreté du langage qui règnent à la cour. Dès l’âge de vingt ans, en 1608, elle cesse d’aller aux assemblées du Louvre et commence à recevoir chez elle une société choisie. C’est l’origine des réunions de l’hôtel de Rambouillet, qui sont d’abord peu remarquées. Vers 1624, les réunions ont acquis un éclat et une influence qu’elles gardent jusqu’en 1645. À partir de cette époque, jusqu’en 1665, où elles cessent, l’hôtel est peu à peu abandonné pour d’autres cercles qui se sont formés à son imitation, et qui en reproduisent maladroitement l’esprit et les ingénieuses subtilités.

La marquise de Rambouillet, qui joint une imagination inventive à la beauté, à la grâce, à l’affabilité, aux qualités d’une maîtresse de maison accomplie, s’occupe de rendre son intérieur agréable non seulement par le charme de la conversation et la sûreté de son commerce, mais aussi par d’heureuses modifications dans l’architecture, des appartements. Gédéon Tallemant des Réaux a dit :

Mme de Rambouillet est une personne habile en toutes choses. Elle fut elle-même l’architecte de son hôtel. C’est d’elle qu’on a appris à mettre les escaliers à côté pour avoir une grande suite de chambres, à exhausser les planchers, et à faire des portes et des fenêtres hautes et larges, et vis-à-vis les unes des autres ; c’est la première qui s’est avisée de faire peindre une chambre d’autre couleur que de rouge et de tanné, et c’est ce qui a donné à sa grande chambre le nom de la chambre bleue.

L’hôtel de Rambouillet était le lieu où la marquise reçoit ses visites. Les fenêtres sans appui descendent jusqu’au parterre, et permettent de jouir sans obstacle de l’air et de la vue du jardin. La maîtresse de la maison se plaît à inventer des surprises pour l’agrément de ses amis. Ainsi, elle fait construire, peindre et meubler, sans que personne ne s’en aperçoive, un cabinet avec trois grandes fenêtres, à trois faces différentes, donnant d’un côté sur le jardin de l’hôtel, d’un autre sur le jardin des Quinze-Vingts, et du troisième sur celui de l’hôtel de Chevreuse. Un soir, un simple mouvement de tapisserie livre, comme par enchantement, ce beau réduit à l’admiration des habitués. Jean Chapelain, quelques jours après, y fait attacher secrètement un rouleau de vélin, où était cette ode où Zyrphée, reine d’Argennes, dit qu’elle a fait cette loge « pour mettre Arthénice à couvert de l’injure des ans. »

ℹ Arthénice est un des surnoms de Catherine de Vivonne. Cette anagramme est composée par Malherbe.

→ À lire aussi : Les salons littéraires. – Les cafés littéraires. – Les cabarets littéraires.

Habitués de l’hôtel

L’hôtel de Rambouillet est fréquenté d’abord, sans parler de quelques grands seigneurs, par Jean Ogier de Gombauld, François de Malherbe, Claude Favre de Vaugelas et Honorat de Bueil, marquis de Racan. Puis viennent Vincent Voiture, Jean-Louis Guez de Balzac, Jean Chapelain et Jean Regnault de Segrais.

Sous le ministère de Richelieu, l’hôtel reste étranger à la politique on va s’y délasser des intrigues de la cour, et en même temps s’y soustraire à la protection et aux prétentions littéraires du cardinal. Lui-même pourtant y a paru avant d’être ministre, et y a soutenu, dit-on, une thèse d’amour. Le temps de son pouvoir est l’époque la plus brillante de l’hôtel de Rambouillet. On y voit alors, entre autres personnages de la haute société, le duc d’Enghien, la duchesse de Longueville et le marquis de La Salle, et parmi les gens de lettres, Pierre Costar, Pierre Sarrazin, Valentin Conrart, Olivier Patru, Jean Mairet, Guillaume Colletet, Gilles Ménage, Guillaume Bautru, Claude Malleville, Jean Desmarets de Saint-Sorlin, Jean de Rotrou, Pierre Corneille, etc.

Ceux qui ont été en quelque sorte les fondateurs des réunions, surtout François de Malherbe et Vincent Voiture, ne cessent d’y venir jusqu’à leur mort et d’y être respectueusement écoutés. On y soutient Le Cid contre le jugement de l’Académie, mais on y condamne le christianisme dramatique de Polyeucte. On y admire la Méthode de Descartes. À ce propos, Tallemant a dit :

Un soir, que M. Arnauld y avait mené le petit Bossuet de Dijon, aujourd’hui l’abbé Bossuet, qui a de la réputation pour la chaire, pour donner à Mme la marquise de Rambouillet le divertissement de le voir prêcher, car il a prêchotté dès l’âge de douze ans, Voiture dit: Je n’ai jamais vu prêcher de si bonne heure ni si tard.

Plusieurs femmes distinguées apportent à l’hôtel leur esprit, leur distinction et leur grâce : la marquise de Sablé, Madeleine de Scudéry, Mme Paulet, qu’on appelle « la lionne de l’hôtel de Rambouillet », la présidente Aubry, Mlle de Coligny, qui devient Mme de la Suze, etc.

  Publicité
 

Dans la dernière période de l’hôtel, alors que sa splendeur décline, on y voit encore Paul Scarron, Charles de Saint-Evremond, Benserade, le duc de La Rochefoucauld, Mme de La Fayette et Mme de Sévigné.

Ouvert pendant plus d’un demi-siècle, ce salon a été fréquenté par l’élite de la société et par plusieurs générations des meilleurs écrivains.

Influence sur les mœurs et la littérature

L’influence de l’hôtel de Rambouillet sur les mœurs et la littérature est très considérable. On y entreprend de ramener les idées chevaleresques et le règne de la galanterie. On y travaille à épurer la langue, à la débarrasser des grossièretés, à l’enrichir de tournures élégantes, d’ingénieuses alliances de mots, à modifier le style dans le sens de la délicatesse et de la politesse. L’hôtel est ainsi un important auxiliaire de l’Académie française.

L’égalité, qui s’y établit entre les écrivains de talent et les grands seigneurs, et qui met en contact les deux aristocraties de l’intelligence et de la naissance, produit aussi des effets qu’il est facile de reconnaître au XVIIe siècle, non seulement dans l’art de la conversation (alors nouveau), mais dans un grand nombre d’écrits, d’élégants badinages, qui forment une branche spéciale de la littérature française.

Cependant, cette assemblée de beaux-esprits ne peut pas échapper à son écueil, qui est le précieux. Elle y est  d’autant plus entraînée qu’elle répand le goût des lettres italiennes et espagnoles. Il est vrai que le mot précieux s’entend d’abord dans un bon sens, et qu’on l’applique au langage pur et poli, à ce qu’on appelle « le style galant ». Mais, de cette réunion d’intelligences cultivées, cherchant toujours en tout la délicatesse et le raffinement, il doit sortir à la longue, par la force même des choses, bien des recherches et des subtilités. Les auteurs qui lisent leurs œuvres devant de tels juges ne peuvent manquer de tourner à la prétention et à la manière, pour obtenir les applaudissements qui se donnent surtout aux pensées ingénieuses et aux fines nuances. Les Romans de Mme de Scudéry et ses Conversations sont un reflet de l’esprit qui domine bientôt à l’hôtel de Rambouillet. Il suffit de se rappeler que Jean-Louis Guez de Balzac et Vincent Voiture en sont les héros : celui-ci le héros badin et galant, celui-là le héros sérieux, le juge solennel.

Plusieurs discussions littéraires puériles, comme il y en a tant dans la première moitié du XVIIe siècle, partent de là. Telles sont la guerre contre la particule car (attaquée par Marin Le Roy de Gomberville et sur laquelle Vincent Voiture a écrit une lettre à la marquise), les polémiques sur la prééminence de muscadin ou de muscardin, les luttes entre les partisans des deux Belles Matineuses et entre les Jobelins et les Uraniens, à propos des sonnets de Vincent Voiture et d’Isaac de Benserade.

  Publicité
 

Le goût des tours de force poétiques, comme les acrostiches et les bouts-rimés, s’introduit de bonne heure à l’hôtel et y règne jusqu’à la fin. On trouve encore dans les surnoms que se donnent les principaux habitués un signe des dispositions prétentieuses auxquelles ils obéissent. Outre le nom d’Arthénice, que porte la marquise de Rambouillet, et qui est l’anagramme du nom de Catherine, trouvée par François de Malherbe et Honorat de Bueil de Racan, elle a reçu les surnoms de Roselinde, de Rolandre et de Sesliane. Sa fille, la célèbre Julie d’Angennes, à qui le duc de Montausier offre la Guirlande de Julie, a le surnom de Ménalide. Montausier s’appelle Ménalidés, Mme de Scudéry, Sapho, Vincent Voiture, Valère, Guez de Balzac, Bélisandre, Jean Chapelain, Chrysante, Mme de La Suze, Doralise, Conrart, Cleoxène, Scudéry, Sarraïde,  Pierre Sarrazin, Sésostris. Les surnoms sont, en général, empruntés à des romans de l’époque.

Imitation de l’hôtel

Il faut se garder de confondre dans le même ridicule l’hôtel de Rambouillet avec les salons qui veulent l’imiter, surtout avec les ruelles où le genre précieux, par une exagération maladroite, s’attire justement les traits de la satire et les rires de la comédie. Ce ne sont point les précieuses de l’hôtel de Rambouillet que Molière met en scène.

Gilles Ménage rapporte que tous les habitués de l’hôtel, la marquise en tête, assistent à la première représentation des Précieuses ridicules (1659), et que la pièce obtient un applaudissement général. Molière, lui-même, dans la préface des Femmes savantes, croit devoir s’expliquer à ce sujet, et il se défend hautement de toute allusion injurieuse à des personnes dont il respecte le caractère et l’esprit. Si l’on se rappelle que Mme de Sévigné s’honore du nom de précieuse, on ne mettra pas en doute la sincérité des protestations de Molière.

Il faut, pour juger l’hôtel de Rambouillet, songer au grand nombre de prosateurs et de poètes éminents du siècle qui en sont sortis et de personnages les plus distingués qui l’ont fréquenté, et sans se borner à tourner en ridicule des défauts nés de qualités exagérées. Il faut voir également dans quelle mesure ces réunions ont concouru à la formation de la société polie, à l’épuration de la langue et du goût, à la direction et au développement du génie littéraire.

Articles connexes

Suggestion de livres


Cafés littéraires de France et d’Europe

Les cafés littéraires

Les cafés politiques et littéraires de Paris

Denis Diderot – Salons : Salon de 1767

Salons européens

Le Salon de Madame Truphot

Le Salon Littéraire, 1842

Salon littéraire et narratif, 1843


Articles recommandés pour vous…


À lire également...

Do NOT follow this link or you will be banned from the site!