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Auteurs français

Jules Vallès

1832 – 1885

Dans tout homme qui tient une plume… le bourgeois voit un inutile ; dans chaque bourgeois, l’homme de lettres est un ennemi.

(Jules Vallès, Les Réfractaires, 1866)

Jules Vallès (1832-1885), né au Puy-en-Velay (Haute-Loire) le 11 juin 1832, mort à Paris le 14 février 1885 est un journaliste, écrivain et homme politique français d’extrême gauche. Jules Vallès est le nom de plume de Jules Louis Joseph Vallez. Fondateur du journal Le Cri du Peuple, il fait partie des élus de la Commune de Paris en 1871. Condamné à mort, il doit s’exiler à Londres de 1871 à 1880. Jules Vallès est l’auteur d’une trilogie autobiographique réaliste qui dénonce les injustices de la société bourgeoise.

Notice biographique
Gustave Courbet, <i>Portrait de Jules Vallès</i>, v. 1861. Musée Carnavalet, Paris.

Gustave Courbet, Portrait de Jules Vallès, v. 1861. Musée Carnavalet, Paris.

Né en Haute-Loire dans un milieu modeste, Jules Vallès a eu une enfance sans gaieté entre une mère bornée, ridicule à force de préjugés, et un père autoritaire, professeur intransigeant, économe et inquiet. Bon lycéen mais peu attiré par les études, il arrive à Paris en 1849 ; l’atmosphère de la Révolution de 1848 qui y régnait encore un peu l’exalte. Il vit d’expédients, ébauche des poèmes, plusieurs pièces de théâtre et des romans, jusqu’à ce que l’un d’eux, L’Argent (1857), ainsi qu’un de ses articles, intitulé Dimanche d’un jeune homme pauvre (publié dans Le Figaro en 1861) attirent sur lui l’attention. Il se révèle dès lors un remarquable journaliste et se signale, au prix de plusieurs séjours en prison, par son ardeur de polémiste et sa haine de l’Empire. Ses articles, réunis plus tard dans Les Réfractaires (1866) et La Rue (1867), témoignent d’un enthousiasme tout entier voué à la cause des humbles.

Au moment de la Commune de Paris, l’immense activité qu’il déploie, partageant son temps entre l’Assemblée et la direction de son journal, Le Cri du peuple, fait de lui un des chefs de file de l’insurrection. Partisan d’un socialisme décentralisateur et défenseur de la liberté de la presse, adversaire de toutes les dictatures, il combat jusqu’aux dernières heures de la Semaine sanglante.

La Commune de Paris est le nom donné au mouvement et au gouvernement insurrectionnel mis en place par les Parisiens à l’issue de la guerre franco-allemande (1870-1871), du 18 mars au 27 mai 1871.
Lire : Histoire de la France au XIXe siècle.

Condamné à mort, il réussit à gagner Londres, où il devient correspondant occasionnel de plusieurs journaux français. Durant cet exil, souvent sans ressources, il écrit de très nombreux articles, une pièce de théâtre (la Commune de Paris) et la majeure partie de son chef-d’œuvre autobiographique, la trilogie romanesque de Jacques Vingtras : L’Enfant (1879), Le Bachelier (1881), L’Insurgé (posthume, 1886). Ces trois romans évoquent la jeunesse, les luttes de l’auteur, puis le climat tragique de la Commune. Il ne revient à Paris qu’en 1883 pour ressusciter le Cri du peuple, où, tout en se tenant à l’écart des partis, il offre une tribune à l’antimilitarisme et à l’anticolonialisme.

Œuvre de Vallès

Chez Vallès, la fougue et l’esprit de révolte viennent du cœur plus que de l’analyse théorique ou des doctrines politiques. La générosité de son action trouve son origine dans les frustrations de l’enfance, qui le font, toute sa vie, exalter la chaleur humaine, la solidarité et la spontanéité. La chronique autobiographique, qui constitue son œuvre littéraire majeure, est à l’image du personnage. Les éclats de colère n’empêchent ni les élans de tendresse ni les traits d’humour, et la référence permanente au concret, le recours aux images tirées de la vie quotidienne servent de garde-fou contre tout verbalisme.

Révolté par les injustices de la société bourgeoise (et de l’éducation qu’elle dispense), Jules Vallès ne prétend pas à l’objectivité, mais rédige en un style animé, enrichi d’images inattendues et avec une syntaxe parfois déconcertante, des œuvres dont le réalisme, par sa violence, est souvent saisissant et parfois animé d’un lyrisme révolutionnaire.

L’Enfant
Présentation

L’Enfant est le premier volet de la trilogie des Mémoires d’un révolté, qui paraît pour la première fois en feuilletons dans la revue Le Siècle du 28 juin au 5 août 1878 sous le pseudonyme La Chaussade. Cette aventure de Jacques Vingtras, publiée en volume chez Georges Charpentier en 18792, sera suivie des deux autres épisodes de la trilogie : Le Bachelier et L’Insurgé.

Ce roman est d’inspiration autobiographique même si certains points ont été modifiés par rapport à la vie de l’auteur : Jacques Vingtras est fils unique et, bien sûr, il ne porte pas le même nom (mais on peut toutefois noter qu’il porte les mêmes initiales). Au départ, le manuscrit s’intitulait simplement Jacques Vingtras. C’est aussi un roman réaliste, qui représente les aspects ordinaires et populaires de la vie en province.

Jacques Vingtras est un enfant du XIXe siècle. Fougueux et turbulent, il est souvent malheureux au collège et parfois incompris par ses parents. Le récit de sa vie est fait de moments tristes mais aussi d’épisodes tendres et cocasses car, même dans le malheur, le narrateur ne perd jamais son sens de l’humour.

Extrait : Ma mère

Ma mère dit qu’il ne faut pas gâter les enfants, et elle me fouette tous les matins ; quand elle n’a pas le temps le matin, c’est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.
Mlle Balandreau m’y met du suif.
C’est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure au-dessous de nous. D’abord elle était contente : comme elle n’a pas d’horloge, ça lui donnait l’heure. « Vlin ! Vlan ! Zon ! Zon ! – voilà le petit Chose qu’on fouette; il est temps de faire mon café au lait. »
Mais un jour que j’avais levé mon pan, parce que ça me cuisait trop, et que je prenais l’air entre deux portes, elle m’a vu ; mon derrière lui a fait pitié.
Elle voulait d’abord le montrer à tout le monde, ameuter les voisins autour; mais elle a pensé que ce n’était pas le moyen de le sauver, et elle a inventé autre chose.
Lorsqu’elle entend ma mère me dire :
– Jacques, je vais te fouetter !
– Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça pour vous.
– Oh ! chère demoiselle, vous êtes trop bonne ! Mlle Balandreau m’emmène ; mais au heu de me fouetter, elle frappe dans ses mains; moi, je crie. Ma mère remercie, le soir, sa remplaçante.
– À votre service, répond la brave fille, en me glissant un bonbon en cachette.
Mon premier souvenir date donc d’une fessée. Mon second est plein d’étonnement et de larmes.

C’est au coin d’un feu de fagots, sous le manteau d’une vieille cheminée ; ma mère tricote dans un coin ; une cousine à moi, qui sert de bonne dans la maison pauvre, range sur des planches rongées quelques assiettes de grosse faïence avec des coqs à crête rouge et à queue bleue.
Mon père a un couteau à la main et taille un morceau de sapin; les copeaux tombent jaunes et soyeux comme des brins de rubans. Il me fait un chariot avec des languettes de bois frais. Les roues sont déjà taillées; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur cercle de peau brune qui imite le fer… Le chariot va être fini ; j’attends tout ému et les yeux grands ouverts, quand mon père pousse un cri et lève sa main pleine de sang. Il s’est enfoncé le couteau dans le doigt. Je deviens tout pâle et je m’avance vers lui; un coup violent m’arrête ; c’est ma mère qui me l’a donné, l’écume aux lèvres, les poings crispés.
– C’est ta faute si ton père s’est fait mal !
Et elle me chasse sur l’escalier noir, en me cognant encore le front contre la porte.
Je crie, je demande grâce, et j’appelle mon père : je vois, avec ma terreur d’enfant, sa main qui pend toute hachée ; c’est moi qui en suis cause ! Pourquoi ne me laisse-t-on pas entrer pour savoir ? On me battra après si l’on veut. Je crie, on ne me répond pas. J’entends qu’on remue des carafes, qu’on ouvre un tiroir; on met des compresses.
– Ce n’est rien, vient me dire ma cousine, en pliant une bande de linge tachée de rouge.
Je sanglote, j’étouffe : ma mère reparaît et me pousse dans le cabinet où je couche, où j’ai peur tous les soirs.

L’Insurgé

L'Insurgé de Jules VallèsL’Insurgé est publié à Paris chez Charpentier en 1886. Le titre complet de l’œuvre est L’Insurgé – 1871.

Le projet du livre semble exister dès 1879 et s’inscrit logiquement dans la courbe de la trilogie de Jacques Vingtras, ouverte avec L’Enfant et poursuivie avec Le Bachelier. C’est Juliette Adam qui invite Vallès à publier son texte dans la Nouvelle Revue (août et septembre 1882), ordinairement plus sage, mais peut-être guidée ici par le dépit de sa directrice contre Gambetta et sa république modérée. L’année suivante, le texte de ce Jacques Vingtras III est un peu modifié pour le journal Le Cri du peuple que Vallès fait reparaître.

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Le roman paraîtra dans son intégralité après la mort de Vallès, grâce à l’intervention de Séverine, amie de l’écrivain, qui rassembla la fin du roman. On lui attribue parfois la rédaction de certains passages, notamment parce qu’elle procéda à la restitution du nom des personnages réels, auxquels Vallès avait attribué des pseudonymes. Par exemple, Charles-Louis Chassin est désigné sous le nom de Matoussaint dans Le Bachelier, mais sous son nom réel dans L’Insurgé.

Le Bachelier

Le Bachelier de Jules VallèsLe Bachelier est publié en 1881 chez Georges Charpentier. Son personnage principal est Jacques Vingtras. Il constitue le deuxième volet de la trilogie romanesque de Vallès.

Dans Le Bachelier, Vallès continue de raconter sa vie à travers celle du héros et narrateur Jacques Vingtras. Plus encore que dans L’Enfant, l’auteur confère jusqu’aux moindres détails touchants qu’il donne à voir une existence exclamative et discontinue (emploi des exclamations et des alinéas). Plus que le récit de sa vie, c’est la description de l’esprit dans lequel il a vécu, un esprit enthousiaste et naïf, qu’il offre au lecteur.

« Je cherche à devenir dans la mesure de mes forces le porte-voix et le porte-drapeau des insoumis. Cette idée veille à mon chevet depuis les premières heures libres de ma jeunesse. Le soir, quand je rentre dans mon trou, elle est là qui me regarde depuis des années, comme un chien qui attend un signe pour hurler et mordre. »

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📽 15 citations choisies de Jules Vallès

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Citations choisies
  • Dans tout homme qui tient une plume… le bourgeois voit un inutile ; dans chaque bourgeois, l’homme de lettres est un ennemi. (Les Réfractaires)
  • Je croyais que le grade donnait de l’autorité : il en ôte.
  • La mort n’est pas une excuse.
  • Familles, je vous hais !
  • Le Capital mourrait si, tous les matins, on ne graissait pas les rouages de ses machines avec de l’huile d’homme. (L’Insurgé)
  • Pour ceux qui ont cru au ciel, souvent la terre est trop petite. (L’Insurgé)
  • Il existe de par les chemins une race de gens qui, au lieu d’accepter une place que leur offrait le monde, ont voulu s’en faire un tout seul, à coup d’audace ou de talent. (Les Réfractaires)
  • Les sabots des garçons de ferme battaient l’heure du dîner dans la cour. (L’Enfant)
  • Je m’entendrais tout autant à écraser des vessies de couleur sur ma palette qu’à bitumer mes toiles ou à buriner mes eaux-fortes. (L’Insurgé)
  • J’ai la main malheureuse, je casse de temps en temps une écuelle, un verre. Ma mère crie … que nous serons bientôt sur la paille, si ce brise-tout ne se corrige pas. (L’Enfant)
  • J’ai d’abord à briser le cercle d’impuissance dans lequel je tourne en désespéré ! (Le Bachelier)
  • Ah ! Ceux qui croient que les chefs mènent les insurrections sont de grands innocents ! (L’Insurgé)
  • Le passé, voilà l’ennemi ; c’est ce qui me fait m’écrier dans toute la sincérité de mon âme : on mettrait le feu aux bibliothèques et aux musées qu’il y aurait pour l’humanité, non pas perte, mais profit et gloire. (Lettre ouverte à M. Covielle, le Nain jaune, 24 février 1867)
  • À tous ceux, qui nourris de grec et de latin, sont morts de faim !

Autres citations de Jules Vallès.

Articles connexes

Suggestion de livres


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L’Insurgé

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(commentaire)

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