La préciosité (XVIIe siècle)

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Courants littéraires

La préciosité

XVIIe siècle

Présentation

La préciosité est un courant littéraire et de pensée essentiellement parisien qui se développe au XVIIe siècle dans les salons littéraires, et connaît son apogée entre 1650 et 1660 autour de quelques figures précieuses, dont Mademoiselle de Scudéry. Il s’agit d’un ensemble des traits (concernant les manières, le comportement, l’expression des sentiments, le langage) particuliers aux Précieuses du XVIIe siècle, et implique la période de l’histoire littéraire française dominée par les Précieuses.

→ À lire : La littérature française au XVIIe siècle: l’âge baroque, l’âge classique. – Les salons littéraires.

Selon René Bray (romancier, essayiste et spécialiste de la littérature baroque et classique du XVIIe s.), il existe quatre formes de préciosité:

  • La préciosité de relation : « Elle repose sur des rapports mondains, sur l’existence d’une société ; elle ne se conçoit pas hors d’une cour ou d’un salon. Elle n’est pas solitaire, mais publique… Elle suppose la vanité que nourrit le compliment ».
  • La préciosité de figuration : Elle « n’est plus à base sociale; c’est une tendance de l’individu, du poète; elle tient à une certaine esthétique »; « elle se plaît à la création de bibelots poétiques, à l’exécution d’acrobaties verbales ; elle s’adonne au formalisme ; surtout elle figure un paysage idéal, mignard, où se joue une comédie badine, décor d’opérette, scène pour fête galante…; décoration pour ciel de lit ou plafond d’opéra, forme très inférieure de la poésie précieuse ».
  • La préciosité de l’expression : « plus originale et plus personnelle », elle est le fait d’un poète solitaire. « S’il est précieux, c’est par la tension de l’expression, dans un hiatus qui s’ouvre entre ce qu’il veut dire et ce qu’il peut dire, dans un recours de fortune au convenu et à l’artifice consacré ».
  • La préciosité de création : « précieux au sens exact, par sa volonté même de se donner un prix, par son désir non plus, d’exprimer des idées ou des sentiments, ni de reproduire le réel, mais de créer un monde à soi, selon sa propre exigence ».

Finalement, René Bray aboutit à cette définition de la préciosité:

L’art qui joue. Dès que l’utilité apparaît, elle disparaît. Son œuvre ne répond à rien d’autre qu’à elle-même ; elle n’a pas de nécessité extérieure ni même d’utilité ; elle est le jeu inutile et sans cause d’un oisif à l’esprit agile et à l’imagination féconde, se plaisant dans une création de luxe.

(René Bray, La Préciosité et les précieux de Thibaut de Champagne à Giraudoux, 1951)

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Quant à Ferdinand Brunetière (historien de la littérature et critique littéraire), il se sert des concepts de préciosité et de gaulois afin de définir l’esprit français. Selon lui, l’esprit gaulois:

C’est un esprit d’indiscipline et de raillerie dont la pente naturelle, pour aller tout de suite aux extrêmes, est vers le cynisme et la grossièreté ; tandis que l’esprit précieux : c’est un esprit de mesure et de politesse qui dégénère trop vite en un esprit d’étroitesse et d’affectation.

(Ferdinand Brunetière, Études critiques sur l’histoire de la littérature française (1849-1906), 1880-1907.

La préciosité reste donc l’une des caractéristiques permanentes de l’esprit français, l’une de ses aspirations ou de ses tentations naturelles. Pour mieux comprendre cette période de l’histoire, il faut jeter un regard sur les circonstances historique dont elle est issue:

L’essentiel est de définir la préciosité pour elle-même. Et la préciosité, telle qu’elle a été, ne peut se comprendre qu’à partir des circonstances historiques dont elle est issue, à un moment précis, et qui ne se retrouvent identiques nulle part ailleurs.

(Roger Lathuillère, La Préciosité, t.1, 1966, p.14)

Précieux, précieuse, préciosité

Dérivé du terme latin pretiosus, « qui a du prix, coûteux », l’adjectif précieux a d’abord au Moyen Âge le sens religieux de « vénérable » avant de caractériser quelque chose de coûteux ou une personne qui est respectable. C’est au XVIIe siècle, en 1659 avec Molière, que l’adjectif précieux qualifie quelque chose ou quelqu’un de raffiné, « qui a du prix ». Très vite ce raffinement se précise et s’attache à l’habillement, au langage, et aux manières (1669).

La première attestation du substantif précieuse date de 1654 : « Il y a une nature de filles et de femmes à Paris que l’on nomme ‘précieuses’, qui ont un jargon et des mines avec un détachement merveilleux : l’on en a fait une carte pour naviguer en leur pays » (lettre du Chevalier Renaud de Sévigné à Christine de France, duchesse de Savoie). Très vite ce substantif féminin qualifie des femmes du grand monde raffinées (aristocrates et parfois bourgeoises) affectant dans leurs manières, leurs discours et leurs sentiments une délicatesse parfois jugée excessive. En 1659, le substantif masculin est également avéré tandis que l’appellation prend une connotation péjorative.

Quant au terme préciosité, il désigne les manières « affectées » des précieux et précieuses à partir de 1664. Les emplois de préciosité pour définir le courant littéraire et de pensée sont tardifs (1881 et 1888). On croit généralement que ce mot a été forgé par Jean de La Fontaine. Néanmoins Ménage s’en était déjà servi dans ses Observations sur la langue françoise, imprimées en 1676, pour désigner le langage des Précieuses. Selon l’abbé Féraud « il ne serait bon que dans le critique outré, ou le satirique ».

Les origines de la préciosité : l’hôtel de Rambouillet
L'Hôtel de Rambouillet d’après une gravure de Gomboust (1652)

L’Hôtel de Rambouillet d’après une gravure de Gomboust (1652).

Dès le XVIe siècle divers courants européens « précieux » émergent  : l’euphuisme, initié par John Lyly (v. 1554-1606) à la cour d’Élisabeth Ire d’Angleterre, et surtout le marinisme hérité de la poésie de Giambattista Marino et le gongorisme, dans la lignée de l’œuvre de Luis de Góngora y Argote. En France, il existe déjà depuis le Moyen Âge une tradition « précieuse » qui s’est traduite par la galanterie et la courtoisie par exemple ou par une certaine poésie lyrique. Cependant, sous le règne d’Henri IV, les manières à la cour sont on ne peut plus grossières. Quelques aristocrates et gens de lettres, pour fuir ces manières rustres, se réunissent dans des salons. Ces cercles, la plupart du temps tenus par des femmes qui reçoivent qui elles veulent dans leur ruelle (espace situé entre le mur de leur chambre et leur lit où elles se tiennent), réunissent des mondains et des grands esprits afin de cultiver le bon goût et le raffinement tant langagier que moral et vestimentaire. L’hôtel de Rambouillet, tenu par Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet (appelée dans son salon Arthénice — anagramme de Catherine), est le salon qui a connu la plus grande longévité (1607-v. 1660) et le cercle le plus « brillant » (Madame de Rambouillet y reçoit de grands aristocrates et intellectuels : le grand Condé, le duc de La Rochefoucauld, Vincent Voiture, Gilles Ménage, Madeleine de Scudéry, parfois Pierre Corneille, la marquise de Sévigné ou Madame de La Fayette, etc.). C’est dans ces lieux confinés, où se rencontrent tous ceux qui fuient la cour, que naît ce que l’on a appelé plus tard la préciosité.

→ À lire : L’hôtel de Rambouillet. – Les salons littéraires. – Les cafés littéraires. – Les cabarets littéraires.

Le salon de Mademoiselle de Scudéry
Portrait de Madeleine de Scudéry, École française (Bibliothèque municipale du Havre).

Portrait de Madeleine de Scudéry.

À partir des années 1650, de nouveaux salons s’ouvrent à Paris, ceux de Mesdames Sablé, Scarron (future Madame de Maintenon), de Choisy, de la comtesse de la Suze, de Mesdemoiselles de Montpensier, de Sully ou de Scudéry. D’autres salons s’ouvrent également en province, à Lyon, Riom, Montpellier ou Grenoble. Entre 1652 et 1659, Mademoiselle de Scudéry (appelée Sapho dans son salons), qui a brillé par sa culture et son esprit chez Madame de Rambouillet, reçoit à son tour dans son propre salon chaque samedi de nombreuses personnalités mondaines et littéraires. Très vite devenu le salon « à la mode », dans lequel se presse tout un chacun, le salon de Mademoiselle Scudéry, moins mondain et plus intellectuel que ses prédécesseurs, est le lieu où il faut être pour commenter avec esprit les potins et surtout les faits littéraires, où se tiennent des débats sur l’amour idéal et où s’organisent des joutes poétiques où l’on sublime l’amour. Mademoiselle de Scudéry est l’une des premières personnalités que l’on appelle précieuse. C’est grâce à elle que la littérature précieuse — caractérisée par la rareté du lexique et par une sophistication extrême de la tournure —, se propage dans les milieux mondains. Romancière elle-même, Mademoiselle de Scudéry porte l’essentiel de sa réflexion sur les rapports entre les hommes et les femmes.

La préciosité : l’art de la conversation

La préciosité se traduit dans les mœurs aristocratiques par un comportement social, notamment amoureux, d’un raffinement extrême. Selon Antoine Baudeau sieur de Somaize, « Les lois des précieuses consistent en l’observance exacte des modes, en l’attache indispensable de la nouveauté, en la nécessité d’avoir un alcôviste particulier, ou du moins d’en recevoir plusieurs, en celle de tenir ruelle, ce qui peut passer pour la principale. »

Outre les jeux littéraires qui se font dans les ruelles, le badinage et les sonnets frivoles composés dans les salons, la préciosité est avant tout le goût de l’élégance, l’innovation du langage, mais aussi le plaisir des manières affectées. Les précieux et les précieuses aiment l’art de la conversation, et cherchent la supériorité de l’esprit, relayant même les pensées les plus originales voire contestées. L’éloquence, la rhétorique sont leurs outils, jugés par leurs détracteurs emphatiques. Presque exclusivement féminins, les salons ont également beaucoup œuvré pour la condition féminine, voire féministe. L’Astrée (1606-1628) d’Honoré d’Urfé est un roman, précurseur du courant, qui a inspiré les précieux qui s’approprient ses valeurs : l’amitié honnête, la valeur de la femme, les conversations courtoises, la galanterie, etc.

Le style précieux

Les précieux usent d’un style orné, voire ostentatoire, et recourent à l’envi à la périphrase, à la métaphore, à l’hyperbole, aux bons mots et au néologisme (de nombreuses expressions comme « s’enthousiasmer » ou « s’encanailler » ont été créées autour des salons). Les mots trop communs, jugés vulgaires, sont bannis de leur vocabulaire. Ainsi, selon Antoine Baudeau sieur de Somaize, les dents sont « l’ameublement de bouche » et les pieds « ces chers souffrants ». Les bons mots et les compliments sont d’autant plus recherchés qu’ils sont adressés à un public et doivent toujours être applaudis par l’assemblée.

→ À lire : Les figures de style. – La néologie.

Les genres et les œuvres de la préciosité

Les précieux ont recourt à plusieurs genres littéraires, de la maxime à la métamorphose, de l’éloge au portrait, de la lettre au roman idéaliste, de la poésie galante psychologique à l’éloge. Ils tendent à percer les secrets de l’âme prônant une analyse intérieure qui annonce la psychologie. Parmi les principales œuvres précieuses figurent donc : des romans idéalistes dont le roman pastoral (L’Astrée) et le roman d’aventure (Artamène ou le Grand Cyrus, 1649-1653, et Clélie de Madeleine de Scudéry) ; des lettres : (les Lettres de Madame de Sévigné, celles de Jean Louis Guez de Balzac, ou Lettre de la carpe au brochet, 1643, de Vincent Voiture ; des métamorphoses (La Métamorphose de Julie en diamant du duc de Montausier à Julie d’Angennes, fille de Madame de Rambouillet) ; des portraits ; des éloges ; de la poésie galante : les épigrammes, blasons et madrigaux ; de la poésie ingénieuse : les rondeaux, énigmes, bouts rimés ou gloses, etc.

Les principaux précieux, outre ceux ci-dessus cités, sont Mesdames du Plessis-Guénégaud, Fouquet, du Plessis-Bellière, Jean Chapelain, Claude Malleville (1597-1647), François Tristan, dit Tristan l’Hermite (1601-1655), Georges de Scudéry (1598-1667), Antoine Godeau (1605-1672), Isaac de Benserade (1613-1691), Gilles Ménage, l’abbé Charles Cottin (1604-1681), Jean-François Sarrasin (v. 1614-1654), Antoine Girard, sieur de Saint-Amant.

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Témoignages et parodies

Molière, Les Précieuses ridicules.Il existe plusieurs témoignages, souvent parodiques, de ce qu’a effectivement pu être la préciosité en son époque. L’abbé de Pure (1620-1660), lui-même précieux, a décrit dans son ouvrage en partie satirique La Prétieuse, ou le Mystère des ruelles (1656-1658) ce qu’il appelle cette « secte nouvelle, la plus aimable qui fut jamais » (parce que composée d’un « amas de belles personnes »). Il se joue dans ce « livre-conversation » d’un cercle « exubérant », vraisemblablement inspiré du salon de Madame de la Suze, mais s’attache aussi et surtout à décrire des personnalités nobles et estimables qui le composent.

Une « Carte de la préciosité » (qui note les coquetteries d’usage), un « Dictionnaire des ruelles » (« pour servir à l’intelligence des traits d’esprits, tons de voix, mouvements d’yeux et autres aimables grâces de la prétieuse ») s’ajoutent à cet ouvrage qui relate également les conversations précieuses dont les maîtres mots sont « le vif, le prompt, l’ardent » ainsi que certaines revendications « féministes » (droit au mariage à l’essai, au divorce, par exemple).

Antoine Baudeau sieur de Somaize est quant à lui notamment l’auteur d’une comédie satirique, Les Véritables Précieuses (1660), et du Grand Dictionnaire des précieuses ou la Clef de la langue des ruelles (1660) dans lequel il note quelques expressions précieuses ainsi que leurs traductions (Asseoir (s’). – Seyez-vous, s’il vous plaît : Contentez, s’il vous plaît, l’envie que ce siège a de vous embrasser).

Le plus célèbre des ouvrages, particulièrement parodique, est Les Précieuses ridicules de Molière. Cependant, tandis que Molière et Somaize tournent en ridicule surtout les traits de langage et se moquent des extravagances des précieuses, l’abbé de Pure donne une vision plus détaillée des préoccupations intellectuelles des salons.

→ À lire : Molière : Les Précieuses ridicules (1659).

Critique et postérité

À cause de son affectation, la préciosité fait l’objet de critiques et de moqueries diverses de la part des contemporains. Par exemple, les précieux sont le plus souvent accusés par leurs contemporains de corrompre la langue et d’être trop maniérés. Si le courant précieux lui-même disparaît avec la fin du salon de Mademoiselle de Scudéry, vers 1660, il influence considérablement la littérature de son siècle, notamment en ce qui concerne l’étude psychologique et le lexique amoureux.

Contrairement aux préciosités italienne et espagnole qui sont le signe du déclin du classicisme dans ces pays, la préciosité française est initiatrice du classicisme français qui lui doit beaucoup d’un point de vue stylistique et linguistique, mais qui s’en est distingué en préférant aux genres courts et légers la tragédie ou le roman.

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