Le quatrième pouvoir

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Le quatrième pouvoir


Présentation

Le « quatrième pouvoir » désigne l’influence que les médias peuvent exercer sur la vie publique, au point d’être parfois considérés comme un contre-pouvoir face aux institutions politiques. En informant les citoyens, en mettant certains sujets en lumière et en contribuant au débat public, les médias participent à la formation de l’opinion. Mais jusqu’où s’étend leur influence? Quel rôle jouent-ils dans une démocratie, et quelles responsabilités implique ce pouvoir?

Le quatrième pouvoir : médias, information et influence

⬆ Le quatrième pouvoir : médias, information et influence.

Origines de l’expression

L’expression « quatrième pouvoir » (les trois premiers étant l’exécutif, le législatif et le judiciaire), d’origine anglaise, remonte à la fin du XVIIIe siècle. Elle renvoie précisément à l’influence des chroniqueurs parlementaires sur l’opinion publique et à la peur d’une information critique difficilement prévisible et éventuellement déstabilisante.

En France, le débat autour de ce pouvoir est relancé avec la naissance de la liberté de la presse (loi du 29 juillet 1881), dans un contexte où se développent les théories sur la manipulation de l’opinion. Une question se pose : les journalistes sont-ils tout puissants ? Au cours de la construction et de la consolidation du régime républicain, la presse joue en effet un rôle capital dans la vie de la nation en influençant en profondeur, sinon la formation des opinions politiques, du moins leur diffusion. Depuis lors et durant tout le XXe siècle, un certain nombre d’affaires de vénalité, de diffamation, sans parler du poids de la propagande, ont entretenu le débat sur ce fameux pouvoir.

Du journal au smartphone : un pouvoir qui a changé de visage

Le « quatrième pouvoir » est né dans un univers médiatique très différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Pendant longtemps, l’information était principalement produite et diffusée par des journaux, puis par la radio et la télévision. Le nombre de sources accessibles au public restait relativement limité et les journalistes jouaient un rôle central d’intermédiaires entre les événements et les citoyens.

Internet a profondément bouleversé ce modèle. L’information est désormais accessible presque instantanément et depuis un téléphone, une tablette ou un ordinateur. Surtout, chacun peut désormais produire et diffuser du contenu : un article, une photographie, une vidéo ou un commentaire peuvent être publiés et partagés en quelques secondes.

Les réseaux sociaux ont encore accentué cette transformation. Un événement peut être filmé par un témoin et devenir viral avant même d’être traité par les médias traditionnels. À l’inverse, un sujet pourtant important peut rester peu visible s’il suscite moins d’attention. Le paysage médiatique n’est donc plus seulement constitué de journaux, de chaînes de télévision et de stations de radio : il comprend aussi des plateformes numériques, des créateurs de contenu et des millions d’utilisateurs qui participent eux-mêmes à la circulation de l’information.

Cette évolution ne signifie pas pour autant que le rôle des journalistes a disparu. Elle rend au contraire plus importante la question de la vérification, de la contextualisation et de la hiérarchisation de l’information. Dans un environnement où chacun peut publier, savoir qui parle, sur quelles sources il s’appuie et dans quel but devient essentiel.


Algorithmes, désinformation et esprit critique

Sur Internet, nous ne voyons pas nécessairement tous les contenus disponibles. Les plateformes utilisent des algorithmes pour sélectionner et classer les contenus susceptibles de retenir notre attention, en fonction notamment de nos interactions et de nos habitudes de consultation. Le fil d’actualité ou les recommandations que nous recevons sont donc en partie personnalisés.

Cette sélection peut avoir des effets sur notre rapport à l’information. Deux personnes qui recherchent un même sujet peuvent être exposées à des contenus différents. À force de consulter certains types de contenus, un utilisateur peut également être davantage confronté à des informations qui correspondent à ses centres d’intérêt ou à ses habitudes. Il devient alors important de comprendre qu’un contenu très visible n’est pas nécessairement un contenu plus fiable ou plus important.

À cette question de la sélection s’ajoute celle de la désinformation. Une information fausse, trompeuse ou sortie de son contexte peut être rapidement diffusée, notamment lorsqu’elle provoque une émotion forte ou semble particulièrement surprenante. Le nombre de partages, de « likes » ou de vues ne constitue donc pas une preuve de véracité.

L’éducation aux médias et à l’information prend ici tout son sens. Vérifier l’auteur et la date d’une publication, identifier sa source, comparer plusieurs médias, distinguer un fait d’une opinion et rechercher l’origine d’une image sont autant de réflexes qui permettent de prendre du recul face à l’information. L’objectif n’est pas de se méfier de tout, mais d’apprendre à exercer son jugement.

L’intelligence artificielle et l’information

L’essor de l’intelligence artificielle générative ajoute une nouvelle dimension à ces questions. Il est désormais possible de produire rapidement un texte, une image, une voix ou une vidéo qui peut donner l’apparence d’un contenu authentique. Une photographie que l’on voit circuler en ligne peut ne jamais avoir existé. Une voix peut être artificiellement reproduite. Une vidéo peut faire dire ou faire faire à une personne quelque chose qu’elle n’a jamais dit ou fait.

Cette évolution ne concerne pas uniquement les fausses informations. L’intelligence artificielle peut aussi être utilisée pour rechercher, résumer, traduire ou produire des contenus. Comme tout outil, elle peut donc servir des usages très différents. La question essentielle devient celle de l’usage que l’on en fait et de la capacité à identifier la nature et l’origine d’un contenu.

L’IA invite ainsi à prolonger les réflexes de l’éducation aux médias : qui a produit ce contenu ? À partir de quelles informations ? Est-il possible d’en vérifier l’origine ? Existe-t-il d’autres sources permettant de confirmer ce qu’il affirme ? Peut-on distinguer clairement ce qui relève d’un document authentique, d’une création humaine, d’un contenu généré par une machine ou d’un mélange des trois ?

À l’heure où les frontières entre information, création, opinion et contenu généré artificiellement deviennent parfois moins évidentes, l’esprit critique prend une importance nouvelle. Il ne s’agit plus seulement de savoir qui parle, mais aussi de comprendre comment le contenu a été produit, sélectionné et diffusé. C’est précisément l’un des enjeux actuels de l’éducation aux médias et à l’information.

Présentation du concept

À la charnière des XIXe et XXe siècle, outre que de nombreux hommes politiques sont aussi des hommes de plume (Georges Clemenceau, Édouard Drumont, André Tardieu, Jean Jaurès), la presse affirme son rôle politique, de façon éclatante, singulièrement avec l’affaire Dreyfus. L’idée d’une manipulation des lecteurs fait son chemin. Au cours du siècle, elle est renforcée par des affaires et des scandales dans lesquels on accuse la presse d’avoir joué un rôle néfaste ou déclencheur : assassinat en 1914 de Jaurès (probablement inspiré par les campagnes de presse nationalistes contre son pacifisme) et, la même année, de Gaston Calmette, directeur du Figaro (par la femme de Joseph Caillaux), affaire Salengro dans les années trente, disparition du ministre Robert Boulin en 1979 (après la révélation d’une opération immobilière frauduleuse), suicide de Pierre Bérégovoy en 1993, après la révélation d’un « prêt » par la presse. Sans qu’on puisse défendre sérieusement l’idée d’un « assassinat médiatique », le résultat de ces affaires, accablant, conforte le mythe du quatrième pouvoir, derrière lequel s’en love un autre : celui du complot (peur de la déstabilisation de la démocratie ou de tout autre régime politique), ancré à une représentation négative du nouvelliste, du journaliste, dont nombre d’auteurs ont jugé qu’il devait tribut au malin.


Dans la pérennisation du concept, il faut également considérer les liens frauduleux qui ont uni les médias aux milieux d’affaires, comme dans l’affaire de Panamá et l’affaire Stavisky. Mais ce qui accrédite avec le plus d’intensité l’idée que les médias, radio en tête, détiennent un immense pouvoir, est leur rôle dans la propagande des années trente (surtout sous les régimes totalitaires) et durant les deux guerres mondiales. Ainsi, la « guerre des ondes » survalorise la notion de manipulation des foules, étudiée par Serge Tchakhotine dans Le Viol des foules par la propagande politique (1939). Toutefois, si la noire parenthèse de la guerre illustre les faiblesses de la presse et de la radio, l’expérience prouve aussi (et en l’occurrence avant tout) que cette « manipulation » n’est pas acceptée par la majorité. La notion de quatrième pouvoir s’en trouve fortement relativisée.

Entre mythe et réalités

Que reste-t-il, en effet, de cette notion lorsqu’on la confronte aux travaux portant sur les processus de réception ? Nombre d’études menées depuis les années quarante par des spécialistes en sciences humaines et sociales montrent que la vision caricaturale d’une réception passive et d’une acceptation non critique (par le public) de l’information politique est extrêmement fragile. Des recherches sur les comportements électoraux ont démontré que l’influence des journaux sur l’issue des scrutins est très relative. D’autres portant sur la télévision et sur la radio soulignent aussi les limites du pouvoir médiatique et le sens critique des consommateurs de médias. Il est donc péremptoire d’affirmer que les médias peuvent manipuler notre libre-arbitre ou influencer systématiquement la marche des affaires publiques.

Si la représentation dominante continue malgré tout de véhiculer l’image d’une toute puissance arrogante des médias de masse, progressivement, les regards se sont déplacés : moins passionnés par les effets à court terme de l’influence des médias, les chercheurs explorent plutôt l’analyse de leur usage, de leur rôle dans les modifications, à moyen terme, de la vie politique et sociale, et dans les représentations, le façonnement de nos identités culturelles. Leurs analyses sont pondérées : « La thèse d’un récepteur universellement capable de tenir en échec l’idéologie véhiculée par les médias est toute aussi mythologique […] que son antithèse traditionnelle, le récepteur spongieux et abruti » (D. Dayan et S. Proulx, Dossiers de l’audiovisuel n°51, 1993).

En somme, si, sur le long terme, les médias influencent certainement les perceptions et les représentations politiques, la notion de quatrième pouvoir demeure très discutable. Il n’en reste pas moins que la puissance financière des grands groupes multimédias et notamment l’influence des gens de télévision laissent en suspens le problème des limites et de l’instrumentalisation du pouvoir médiatique, et posent la question de la « médiacratie », autour de laquelle de nombreuses passes d’armes ont eu lieu ces dernières années (Serge Halimi, Pierre Bourdieu, Dominique Wolton, Ignacio Ramonet).

Une question ouverte

Le mythe perdure donc et s’inscrit dans de nouvelles problématiques. Ainsi, ceux qui défendent l’idée d’un pouvoir (trop) étendu et prégnant des médias s’interrogent-ils plus volontiers et avec pertinence sur les notions d’uniformisation culturelle et de « consensualisme », déterminées par la consommation de productions uniformes limitant le pouvoir de l’imaginaire social et politique. Cependant, loin des théories sur le conditionnement des masses, l’idée du pouvoir des médias est ici relativisée, car la question de la réception et de la méfiance avérée de l’opinion face aux médias pose, en amont, une certitude : leur pouvoir, effectif, est loin d’être absolu.

Certes, dans quelques situations particulières, les médias jouissent d’un fort contre-pouvoir (affaire du Watergate, affaire Greenpeace). Toutefois, ces cas sont rares et souvent déterminés par une démarche d’investigation conjuguée à la volonté délatrice du pouvoir judiciaire, voire du pouvoir politique. Ceci souligne combien la presse peut, en effet, déstabiliser le politique et peser sur l’opinion. C’est bien la raison pour laquelle la majorité des régimes autoritaires musèlent les médias. Néanmoins, en ce qui concerne les régimes démocratiques dont les médias sont un des piliers, le travail d’investigation seul est rarement en mesure d’ébranler le pouvoir. Force est d’ailleurs de se demander dans quelle mesure les journalistes, tributaires de leurs sources d’information, ne sont pas, dans ces affaires, instrumentalisés par des acteurs ayant intérêt à faciliter la divulgation de tel ou tel secret, d’État ou non.

Dans cette réalité plurielle, le mythe du quatrième pouvoir trouve, on le voit, de quoi perdurer. Néanmoins, personne ne peut plus sérieusement affirmer que la presse menace l’État et que les masses sont conditionnées contre leur gré par une influence incontrôlable des médias qui uniformiserait nos représentations, nos comportements, nos pensées. N’oublions pas que chaque société enfante ses médias et qu’il y a un jeu de miroir entre les attentes du public et la production médiatique. Si « consensualisme » ou uniformisation il y a, on peut postuler que ce sont les rejetons de la société elle-même ! Pour le reste, sans doute l’acuité de la question du quatrième pouvoir tient-elle au fait qu’elle n’est jamais posée avec tant de vigueur que dans les périodes de troubles ou de tensions politiques (fin du XIXe siècle, 1914, années trente, Seconde Guerre mondiale, crise des années 1970-1980). Dès lors, au-delà de la réalité avérée de certains faits (corruption, vénalité, propagande, diffamation, révélations) et du pouvoir, évident mais relatif, de la presse, ce concept serait, souvent et d’abord, l’expression résurgente d’une inquiétude face à la crise du politique.

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