Le roman épistolaire ou par lettres

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Le roman épistolaire ou le roman par lettres

Présentation

Le roman épistolaire ou le roman par lettres est un roman dont la forme est celle d’une correspondance, et dont les personnages sont, par conséquent, les épistoliers.

L’intérêt narratif et romanesque de la forme de l’échange épistolaire réside en ce qu’elle rend crédible la fiction de la sincérité et de l’authenticité, et en ce qu’elle permet de construire des intrigues subtiles.

→ À lire : La correspondance : échange réel de lettres.

Les caractéristiques du roman épistolaire

Alors que dans le roman traditionnel le narrateur omniscient présente les personnages « de l’extérieur », dans le roman épistolaire, ceux-ci se révèlent directement à travers les lettres qu’ils écrivent. Le lecteur a ainsi directement accès à leur vie intérieure, rendue plus vivante par l’expression à la première personne du singulier et au présent. La forme épistolaire, propice à l’expression de la subjectivité et du lyrisme amoureux, permet de faire sentir davantage les passions.

L’illusion d’authenticité

Aux XVIe et XVIIe siècles, le roman est décrié pour son invraisemblance. La lettre fictive va permettre de lui conférer une apparente authenticité. Pour accentuer l’effet de réel, certains auteurs feignent de publier une correspondance réelle. Le narrateur omniscient disparaît alors derrière un personnage fictif d’éditeur d’une correspondance dont il n’est pas l’auteur. Chacun des auteurs de ce type de roman instaure, à sa manière, un « pacte d’authenticité » avec le lecteur, utilisant le « paratexte », c’est-à-dire tout ce qui entoure la correspondance fictive et donne des informations sur celle-ci, pour faire croire à la véracité de lettres publiées. Montesquieu feint ainsi de n’être que le traducteur de ses Lettres persanes, publiées anonymement en 1721, à cause de leur nature polémique. Il aurait copié ces lettres écrites par des Persans et les aurait traduites, les débarrassant de leur emphase. Jean-Jacques Rousseau parsème quant à lui son roman Julie ou la Nouvelle Héloïse (1781) de nombreuses notes dans lesquelles il souligne les imperfections du texte et les maladresses d’expression des personnages. Pierre Choderlos de Laclos (Les Liaisons dangereuses, 1785) prétend mettre de l’ordre dans une correspondance tombée entre ses mains et accompagne son roman libertin de deux textes liminaires : un « Avertissement de l’éditeur » et une « Préface du rédacteur ».

Trois grandes types de structure

Les romans épistolaires ont le plus souvent été des romans polyphoniques, c’est-à-dire contenant des échanges de lettres entre plus de deux personnages. C’est le cas des Lettres persanes, de Julie ou la Nouvelle Héloïse ou des Liaisons dangereuses. Chaque personnage possède alors un style d’écriture propre qui révèle son caractère. À cette structure correspond une écriture romanesque fragmentée, éclatée. Elle permet de brosser des portraits croisés, chaque protagoniste étant évoqué par plusieurs autres. Elle offre une multiplicité de points de vue et permet aussi à l’auteur de jouer sur la chronologie et l’ordre des lettres. L’intelligence du lecteur est constamment sollicitée. Il est le seul à avoir connaissance de l’intégralité des lettres, à pouvoir reconstruire la totalité de l’intrigue — en apparence du moins, puisque la disparition de l’auteur n’est qu’une fiction de plus du dispositif romanesque. Ce dernier, qui s’efface derrière l’échange de lettres, n’en demeure pas moins présent dans les effets de structure.

Le roman épistolaire peut ne mettre en scène que deux épistoliers. Pour ce type de roman à deux voix, il peut s’agir d’un duo féminin comme dans les Mémoires de deux jeunes mariées (1842) d’Honoré de Balzac, constitué de 57 lettres échangées entre deux amies, ou, plus classiquement, de duos d’amoureux comme dans les Lettres à Babet (1669) d’Edme Boursault ou les Lettres de la Grenouillère (1749) de Jean-Joseph Vadé. À ce type de structure correspond une écriture romanesque contrastée.

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Enfin, le roman épistolaire peut emprunter la forme monophonique (ou monodique) et se compose d’une ou plusieurs lettres d’un épistolier unique. Le point de vue représenté par la narration est alors celui du seul destinateur, soit parce que le destinataire ne répond pas, soit parce que l’écrivain choisi de ne pas montrer ses réponses (qui alimentent toutefois l’écriture du destinateur). Dans le premier cas, l’écriture se concentre sur le moi et est proche de celle du journal intime. C’est là la forme des Souffrances du jeune Werther (1774) de Johann Wolfgang von Goethe, de l’Oberman (1804) d’Étienne Pivert de Senancour et des Lettres portugaises (1669), attribuées au sieur de Guilleragues et constituées de cinq lettres écrites par une religieuse portugaise à un officier. Le destinataire restant muet, l’écriture épistolaire tourne au soliloque plaintif. Dans d’autre cas, le monologue n’est qu’apparent. Le destinataire écrit ou dialogue, mais on ne le lit pas, on ne l’entend pas.

Histoire du genre

Né de la rencontre de deux genres distincts, la lettre et le récit fictif, le roman épistolaire connaît son âge d’or au XVIIIe siècle et subit un certain déclin aux XIXe et XXe siècles.

De l’Antiquité à la Renaissance : l’émergence d’un genre épistolaire

L’histoire du genre remonte à l’Antiquité. Ovide, dans ses Héroïdes, assemble des lettres d’amour fictives en vers, dont les six dernières, fonctionnant par paires, constituent un échange épistolaire ; aux lettres des Pâris, Léandre et Acontos répondent celles d’Hélène, Héro et Cydippe. Des récits « romanesques » grecs du IIe au IVe siècle av. J.-C., tels Les Babyloniques de Jamblique, Les Éthiopiques d’Héliodore, Les Amours de Chéréas et de Callirhoé de Chariton d’Aphrodisias, intègrent des lettres, le plus souvent d’amants séparés. Alciphron (IIe-IIIe siècles apr. J.-C.) compose pour sa part quatre livres de Lettres fictives qu’il prétend écrites par des pêcheurs, des paysans, des parasites et des prostituées.

Au Moyen Âge apparaît, dans la littérature lyrique occitane, le Salut d’amors, salutations du troubadour à sa dame, lettre d’amour fictive en vers. Au XIVe siècle, Guillaume de Machaut combine dans son Livre du voir-dit (1363) une correspondance réelle à des écrits poétiques. Aux XIVe et XVe siècles, Christine de Pisan et Charles d’Orléans composent des épîtres en vers.

Le procédé d’insertion de lettres fictives est également utilisé dans des récits romanesques du XVe siècle, des romans de chevalerie et dans le roman courtois, dont il est l’un des motifs privilégiés. La Prison d’amour (1492) du Castillan Diego de San Pedro est un roman en partie épistolaire. Publiée en 1616, la correspondance d’Héloïse et Abélard (XIIe siècle), présumée réelle, exerce une influence décisive et a souvent été imitée.

En France, où les romans connaissent un grand succès dans la première moitié du XVIIe siècle, L’Astrée (1607-1628) d’Honoré d’Urfé fait la part belle à l’épistolaire, tout comme les romans de Marin Le Roy de Gomberville (Polexandre, 1629-1632), Gautier de Costes de La Calprenède (Cléopâtre, 1646-1657) et Madeleine de Scudéry (Artamène ou le Grand Cyrus, 1649-1653).

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Le genre commence à fleurir en France durant la seconde moitié du XVIIe siècle, avec l’Histoire amoureuse des Gaules (1665) de Bussy-Rabutin, les Lettres à Babet (1666) d’Edme Boursault et surtout les Lettres portugaises, publiées anonymement en 1669, qui rencontrent un vif succès. Prétendument authentiques, ces lettres ont été attribuées trois siècles plus tard à Guilleragues, et constituent le premier roman épistolaire important de la tradition française.

Au XVIIIe siècle : l’épanouissement du genre

L’épanouissement de l’épistolaire au XVIIIe siècle est lié au développement des voyages, des correspondances privées, favorisés par l’amélioration des moyens de transport et l’organisation de services de poste. Sur le plan littéraire, le réalisme est à la mode. Les romans empruntent peu à peu les techniques du roman historique et prennent volontiers la forme de documents, de mémoires, de journaux et de correspondances. Les Lettres persanes de Montesquieu mêlent des lettres philosophiques au romanesque exotique d’une intrigue de sérail. Julie ou la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau fait explicitement allusion à la correspondance d’Héloïse et Abélard. Parmi les autres ouvrages empruntant à l’épistolaires figurent La Vie de Marianne (1731-1741) de Marivaux, Les Lettres de la marquise de M*** au comte de R*** (1732) de Crébillon fils, les Lettres d’une Péruvienne (1747) de Madame de Graffigny, La Religieuse (1760) de Denis Diderot, Le Paysan perverti (1775) de Restif de la Bretonne, Aline et Valcour ou le Roman philosophique (1795) du marquis de Sade, ainsi que les nombreuses Lettres (dont les Lettres de Mistress Fanni Butlerd, 1757) de Madame Riccoboni.

Les Souffrances du jeune Werther (1774) constituent le chef-d’œuvre du roman épistolaire allemand. En Angleterre, le genre est tout particulièrement illustré par les romans de Samuel Richardson, notamment Paméla ou la Vertu récompensée (1740), qui sert de modèle et dont Henry Fielding parodie le ton vertueux et le sentimentalisme dans Les Aventures de Joseph Andrews (1742). L’Italien Ugo Foscolo imite pour sa part Goethe dans Les Dernières Lettres de Jacopo Ortis (1798).

Le déclin du genre

Au XIXe siècle, l’intérêt pour le roman épistolaire tend à s’atténuer sans cependant disparaître. On peut citer notamment Delphine (1802) de Madame de Staël, des romans de Madame de Genlis, Madame de Souza, Madame de Krüdener (Valérie, 1804), Madame Cottin (Claire d’Albe, 1799 ; Amélie Mansfield, 1803), Jacques (1834) de George Sand, Obermann d’Étienne Pivert de Senancour ou les Mémoires de deux jeunes mariées d’Honoré de Balzac.

Au XXe siècle, le genre tend à se raréfier, la pratique épistolaire s’étant considérablement amoindrie. Une action nouée uniquement au travers d’un échange épistolaire paraît de plus en plus improbable à une époque où les moyens de transports (chemin de fer, automobile, avion, etc.) rapprochent les personnes et où le téléphone abolit les distances. On peut citer néanmoins Alexis ou le traité du vain combat (1929) de Marguerite Yourcenar, qui n’est constitué que d’une seule lettre, Les Jeunes filles (1936) d’Henry de Montherlant ou Un automne sans alcool (2000) d’Étienne Villain, un des premiers romans épistolaires constitué de courriers électroniques.

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