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Les énigmes littéraires :
L’énigme, la charade et le logogriphe

Introduction

L’énigme est le nom général de trois sortes d’amusements littéraires très goûtés à certaines époques : l’énigme proprement dite, la charade et le logogriphe. Tous les trois offrent un mot à deviner, mais ouvrent à l’esprit qui le cherche des voies différentes.

L’énigme

L’énigme définit l’objet même du mot proposé en termes obscurs qui, réunis, ne conviennent qu’à lui seul, mais dont chacun désigne en même temps un objet différent. On cite, comme le triomphe du genre, l’énigme suivante de La Motte :

J’ai vu, j’en suis témoin croyable,
Un jeune enfant, armé d’un fer vainqueur,
Le bandeau sur les yeux, tenter l’assaut d’un cœur
Aussi peu sensible qu’aimable.
Bientôt après, le front élevé dans les airs,
L’enfant, tout fier de sa victoire,
D’une voix triomphante en célébrait la gloire,
Et semblait pour témoin vouloir tout l’univers.
Quel est donc cet enfant dont j’admirai l’audace ?
Ce n’était pas l’Amour. Cela vous embarrasse.

Houdar de la Motte1.

Cet enfant, auquel s’appliquaient tous ces termes à double sens dont chacun déroute l’esprit, c’était le ramotteur.

La charade

La charade décompose le mot dans ses syllabes en parties ayant un sens, et donne pour chacune d’elles, sous les noms de premiersecond, etc., ainsi que pour le mot lui-même, appelé entier, des définitions qui sont autant d’énigmes successives s’éclaircissant toutes du même coup. Une charade vulgaire, mais qui fait bien comprendre le procédé, est celle du mot chiendent : « Mon premier se sert de mon second pour manger mon entier. » La charade littéraire demande plus de façon. Voici comment une épigramme contre le poète Pradon lui décernait un chardon sous forme de charade :

Pradon, pompeusement monté sur mon premier
Offrait pour mon second son oeuvre dramatique
Mais on prétend que la critique
En retour de ses vers lui donnait mon entier.

La suivante, sur l’Angleterre, est d’une précision presque scientifique :

Pour aller me trouver, il faut plus que les pieds,
Et souvent en chemin on dit sa patenôtre ;
Mon tout est séparé d’une de ses moitiés ;
La moitié de mon tout sert à mesurer l’autre.

On appelle charade en action une sorte de jeu dramatique composé de scènes qui expriment le sens des diverses parties du mot choisi, puis du mot tout entier.

Le logogriphe

Le logogriphe considère, dans le mot de l’énigme, les lettres qui le composent et indique les sens des divers mots obtenus par des combinaisons d’un certain nombre de ces lettres. Celles-ci s’appellent pieds, le mot entier corps, le commencement tête, le milieu cœur, etc.

Voici pour exemple un logogriphe de Dufresny2 sur le mot orange, dans lequel on trouve, par réduction et transposition : Oranorangeorgean, et sans l’orthographe, Garone :

Sans user de pouvoir magique,
Mon corps, entier en France, a deux tiers en Afrique.
Ma tête n’a jamais rien entrepris en vain ;
Sans elle en moi tout est divin ;
Je suis assez propre au ruslique
Quand on me veut ôter le cœur.
Qu’a vu plus d’une fois renaître le lecteur ?
Mon nom bouleversé, dangereux voisinage,
Au Gascon imprudent peut causer le naufrage.

Bref aperçu historique…

L’énigme et ses variétés ont des origines historiques et littéraires reculées. Rien de plus connu que le problème du sphinx sur l’animal qui marche, le matin, sur quatre pieds, au milieu du jour sur deux, le soir sur quatre. Les Athéniens, parmi les Grecs, étaient très fiers de leur facilité à deviner les énigmes. Les bergers de Virgile, dans les Bucoliques, s’amusent à en proposer et à en résoudre. Le latin se prêtait merveilleusement aux artifices de décomposition de la charade et du logogriphe. Témoin cette charade simple sur domus :

Si quid det pars prima mei, pars altera rodit.

et cette énigme redoublée sur Maro, Roma :

Quem mea præteritis habuerunt mænia sæclis
Vatem, si vertas hoc modo nomen habent.

Témoin aussi ce spirituel envoi d’un logogriphe, en guise de salutation (ave) :

Mitto, tibi navem prora puppique carentem.

II a été conservé une assez importante collection d’énigmes anciennes sous le nom de Firmianus Symposius3.

Ces jeux d’esprit eurent une telle vogue au XVIIe siècle, qu’on publia un Recueil des énigmes de ce temps (Paris, 1646; Lyon, 1648) ; l’abbé Cotin4 avait mérité le surnom de « Père de l’énigme ». Boileau en a fait une sur la Puce et l’a recueillie dans ses Œuvres. Aux énigmes célèbres de Dufresny et de La Motte déjà citées ci-dessus, on peut joindre celles de Voltaire sur la Tête à perruque, de Jean-Jacques Rousseau sur le Portrait, etc. Les professeurs jésuites, le P. Porée entre autres, traitaient le logogriphe en un latin très ingénieux. Schiller a composé des énigmes en vers allemands très soignés.

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Les énigmes, logogriphes et charades, étaient un des agréments obligés du Mercure galant, du Mercure de France, de l’Almanach des Muses et de toutes les gazettes littéraires. Il a été donné dans un numéro du Mercure de 1758 une Poétique du logogriphe ; le savant La Condamine5 passait pour en être l’auteur. Il était d’ailleurs très exercé dans l’art des énigmes, et l’en cite de lui, sur le mot latin silex, contenant ilexlexexx et sile, un logogriphe en vers virgiliens, que Marmontel6 appelle « le chef d’œuvre d’un maître ». Aujourd’hui, ces tours de passe-passe sont abandonnés aux journaux de modes.

Notes

1. Antoine Houdar (ou Houdart) de La Motte, né le 17 janvier 1672 à Paris où il est mort le 26 décembre 1731, est un écrivain et dramaturge français. Il tint une place importante dans la vie littéraire de son temps par ses écrits et par ses conceptions.

2. Charles Dufresny ou Du Fresny, sieur de La Rivière, né en 1657 à Paris où il est mort le 6 octobre 1724, est un dramaturge, journaliste et chansonnier français. 

3. Symposius (Caelius Firmianus), poète latin de la seconde moitié du IVsiècle. On ne sait rien de sa vie; il est l’auteur de vers De Fortuna et De Livore; on lui attribue aussi souvent un recueil de cent énigmes qui, selon d’autres est de Lactance. 

4. Charles Cotin, souvent appelé l’abbé Cotin, né vers 1604 à Paris et mort en 1682 à Paris, est un homme d’Église et poète français.

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5. Charles Marie de La Condaminené le 28 janvier 1701 à Paris et mort le 4 février 1774 à Paris, est un explorateur et scientifique français.

6. Jean-François Marmontel est un encyclopédiste (partie littérature) français, historien, conteur, romancier, dramaturge, philosophe, proche de Voltaire et ennemi de Rousseau, grammairien et poète qui connut une grande notoriété à la cour de France et dans toute l’Europe, né à Bort-les-Orgues (Corrèze) le 11 juillet 1723 et décédé le 31 décembre 1799.

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