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Les personnages littéraires dans la langue française

Nerval dira que certains conteurs ne peuvent inventer sans s’identifier aux personnages de leur imagination : ils arrivent à s’incarner dans le héros imaginaire, si bien que son existence devient la leur.

(Marie-Jeanne Durry, Gérard de Nerval et le mythe, 1956, p.103)

Présentation

Dans une œuvre littéraire, un personnage est un être imaginaire. Certains personnages littéraires ont des caractères tellement marqués, voire caricaturaux, comme l’avarice d’Harpagon ou l’épanchement romanesque d’Emma Bovary, qu’ils sont devenus des symboles de leur caractère, et se sont immiscés dans la langue française. Voici comment.

Des appétits gargantuesques et pantagruéliques

Portrait de François RabelaisEn 1532, François Rabelais publie son premier roman, Les Horribles et Espovantables Faictz et Prouesses du tresrenomme Pantagruel, roy des Dipsodes, filz du grant geant Gargantua, sous le pseudonyme d’Alcofribas Nasier (l’anagramme de son nom). Pantagruel y est un géant, énorme buveur. L’adjectif pantagruélique est inventé par Rabelais lui-même en 1534. Au XIXe siècle, il caractérise les personnes aimant la bonne chère et possédant un appétit insatiable, par amalgame avec le caractère de Gargantua, son père.

En 1535, Rabelais écrit La Vie inestimable du Grand Gargantua, pere de Pantagruel (accompagné du sous-titre Livre plein de Pantagruelisme). En 1707, un gargantua désigne un homme très grand et, en 1802, c’est un gros mangeur. Aujourd’hui on n’utilise plus que l’adjectif gargantuesque (apparu en 1836), pour parler d’un repas gargantuesque, par exemple.

→ À lire : Biographie de François Rabelais.

Don Juan et les femmes

C’est en 1625 que l’écrivain espagnol Tirso de Molina invente le personnage de Don Juan. Il s’appelle alors don Juan Tenorio dans El burlador de Sevilla. C’est un grand charmeur qui trompe les femmes par ses mensonges. Le héros de Tirso de Molina implore le pardon divin tandis que le Dom Juan de Molière, qui reprend le personnage en 1665, demeure fier jusqu’à la mort et ne se repent pas.

Un don juan (1814) est un charmeur qui collectionne les conquêtes féminines et qui n’a pas beaucoup de scrupules vis-à-vis de ses victimes. Le mot donjuanisme est créé en 1864.

→ À lire : Biographie de Molière.

Les illusions de Don Quichotte

Don Quichotte de la Manche est le héros du roman de Miguel de Cervantès publié en 1605 en Espagne. C’est un personnage bon, noble et fou qui part tout seul en guerre contre le monde, qui vit dans ses illusions et qui se bat contre des chimères. Le nom « Don Quichot » apparaît en français en 1631, puis sous son orthographe actuelle (Don Quichotte) en 1750.

Un don Quichotte est une personne généreuse qui vit dans ses illusions et n’a aucune notion de la réalité. Le mot donquichottisme apparaît en 1789.

La Dulcinée idéalisée

Dulcinée est le nom d’un autre personnage de Don Quichotte de la Manche (1605) de Cervantès. Dulcinea du Toboso est la femme que Don Quichotte aime en pensée et qu’il idéalise. Depuis 1718, une dulcinée désigne la femme aimée avec ardeur, la femme idéale.

Le patriotisme de Nicolas Chauvin

Ce sont les frères Cogniard qui inventent le personnage de Nicolas Chauvin, inspiré d’un personnage réel, qui apparaît dans leur vaudeville la Cocarde tricolore (1831). Chauvin y est un soldat patriote exalté : « Je suis Français ! Je suis Chauvin ! ».

L’adjectif chauvin a d’abord un sens positif puisqu’il désigne un soldat valeureux, mais peu à peu, il prend un caractère négatif, signifiant « patriote excessif », voire fanatique. En 1832, apparaît le nom chauvinisme, puis en 1859 l’adjectif chauviniste.

Lolita la nymphette

Lolita est le personnage principal du roman du même nom de Vladimir Nabokov paru en 1955. Lolita est une très jeune fille assez jolie dont tombe amoureux un homme mûr et qui, au fil de l’histoire, accumule les provocations à son égard. Une lolita désigne aujourd’hui une nymphette, une jeune adolescente faussement naïve jouant de sa beauté et des attraits de sa jeunesse.

Quel matamore !

Le personnage de Matamore vient de la comédie espagnole. Ce personnage, dont le nom signifie « tueur de maures », est un fabulateur qui raconte à tout le monde les batailles qu’il a gagnées contre les Maures. Le personnage est repris au XVIIe siècle dans la comédie française, mais c’est Pierre Corneille qui le rend célèbre en en faisant un personnage de son Illusion Comique (1636). Aujourd’hui on utilise le mot matamore pour qualifier un vantard, un faux brave.

→ À lire : Biographie de Pierre Corneille.

Les moutons de Panurge

Panurge est un personnage du Quart Livre (1552) de François Rabelais. C’est un joyeux drille « malfaisant, pipeur, beuveur, batteur de pavé, ribleur » (c’est de l’ancien français) qui n’hésite pas à voler et à tromper, mais toujours dans la bonne humeur. Un jour, il joue un mauvais tour au marchand Dindenault : il précipite un de ses moutons à la mer, sachant que tous les autres vont suivre et que le marchand perdra ainsi son troupeau.

C’est Voltaire, vers 1778, qui reprend l’expression les moutons de Panurge pour exprimer la bêtise des personnes qui ne font que suivre les autres, par conformisme.

→ À lire : Biographie de François Rabelais et de Voltaire.

La comtesse de Pimbesche

Le mot Pimbesche (1545) existait avant que Jean Racine n’écrive Les Plaideurs (1668) et ne crée son personnage de la comtesse de Pimbesche, mais c’est lui qui lui a donné son sens actuel. On pense que le mot pimbesche vient du mot pincer et du mot béchier (« frapper du bec »).

Le personnage de la comtesse est une femme qui ne rêve que de procès et d’actions judiciaires et qui se donne de l’importance par sa condition noble. Une pimbesche prend donc, à cette époque, le sens de femme impertinente, mais aujourd’hui une pimbêche est plutôt une jeune femme maniérée, « chichiteuse », parfois prétentieuse.

→ À lire : Biographie de Jean Racine.

Un secret de Polichinelle

Polichinelle (Pulchinella) est un personnage de la commedia dell’Arte italienne que l’on reconnaît à sa bosse dans le dos et à sa bosse sur le ventre. En plus d’être bouffon et maladroit, il est très, voire trop, bavard, ne sachant tenir sa langue et révélant les secrets des autres.

Le nom propre apparaît en français en 1649 pour désigner le personnage, mais il devient un nom commun en 1798 pour désigner un personnage bouffon. Depuis on a créé, au XIXe siècle, des expressions comme c’est un secret de polichinelle (un faux secret, tout le monde le sait déjà), etc.

→ À lire : Polichinelle. – La commedia dell’Arte.

Et Arlequin !

Arlequin assis (1923) par Pablo Picasso (1881-1973).

Arlequin (Arlecchino) est un personnage comique de la commedia dell’Arte. Il est célèbre par son costume fait de pièces triangulaires de toutes couleurs, son masque noir et son sabre de bois. La plupart des sources indiquent que le mot italien Arlecchino, d’où est issue la forme du français moderne Arlequin, est lui-même un emprunt au français. Par métonymie, le mot arlequin désigne une personne reproduisant le type ou le costume de ce personnage.

Le nom propre – Arlequin – devient un nom commun – arlequin – dans un emploi familier pour parler d’une personne bouffonne ou une personne changeant fréquemment d’attitude ou d’opinion (surtout en politique). Son féminin sera arlequine. En tant qu’adjectif invariable, ce mot qualifie ce qui présente des losanges ou des taches multicolores (des tissus arlequin, par exemple).

→ À lire : La commedia dell’Arte. – Qui est Arlequin ?

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Des aventures rocambolesques

Rocambole est le héros d’une trentaine d’œuvres du romancier Pierre Alexis du Terrail (1829-1871), qui a la fièvre de l’argent et qui est prêt à toutes les aventures, même les plus extravagantes, même les plus dramatiques, pour gravir les échelons de la société.

Au XIXe siècle, une rocambole est une chose sans valeur. L’adjectif rocambolesque, créé à la même époque, caractérise une aventure invraisemblable, pleine de rebondissements.

Quel chenapan ce Sacripant !

Sacripant (Sacripante) est un personnage du poème chevaleresque italien Roland amoureux (1476-1494) de Matteo Maria Boiardo. C’est une caricature du guerrier brave, courageux et héroïque. Il porte secours à la princesse Angélique qui ne l’aime pas et dont il est amoureux, et, finalement, la perd sans être récompensé après l’avoir sauvée. L’Arioste, un poète italien de la Renaissance, reprend le personnage dans Roland furieux (1532), et ridiculise avec ironie le guerrier.

Le mot Sacripant apparaît en français en 1600 d’abord comme nom propre pour désigner un fanfaron, un homme faussement brave. Depuis 1713, un sacripant est un vaurien, un chenapan.

L’hypocrite Tartuffe

Portrait de MolièreAvant le personnage, il existait en français le nom féminin tartuffe qui était une injure.

Mais c’est grâce à Tartuffe, le héros d’une comédie de Molière (1664), reconnaissable à sa grande hypocrisie et à son imposture, que le mot est entré dans la langue. Molière avait d’ailleurs emprunté ce nom à la comédie italienne dont l’un des personnages s’appelle Tartufo (qui signifie « truffe »).

Aujourd’hui, un tartuffe ou un tartufe est un personnage hypocrite.

→ À lire : Biographie de Molière.

Une Cendrillon pleine de cendres

Portrait de Charles Perrault

L’adjectif cendrillon existe depuis 1696 et signifie « qui est couvert de cendres ». C’est parce que le personnage de Cendrillon, créé en 1697 par Charles Perrault, a l’habitude de s’asseoir près de la cheminée, qu’il la baptise ainsi.

Depuis 1808, une cendrillon est une personne pauvre, asservie, qui doit accomplir des tâches difficiles.

→ À lire : Biographie de Charles Perrault. – Le conte.

Des gavroches plein Paris

Photoglyptie de Victor Hugo, par Étienne Carjat, 1876.

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Gavroche est un personnage des Misérables de Victor Hugo (1862). C’est un gamin de Paris d’une dizaine d’années, issu de la famille Thénardier, qui s’engage contre les royalistes pendant la Révolution française.

Il meurt au combat en chantant :

Joie est mon caractère,
C’est la faute à Voltaire ;
Misère est mon trousseau,
C’est la faute à Rousseau.

Depuis 1866, on appelle parfois les gamins de la rue, les titis parisiens gouailleurs, des gavroches.

→ À lire : Biographie de Victor Hugo, de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau. – Les symboles de la République française.

Quel avare cet Harpagon !

Harpagon est le personnage principal de L’Avare de Molière (1668), qui vient du mot grec signifiant « harpon ». Le nom commun harpagon apparaît en 1696 pour désigner un homme d’une grande avarice, tel le personnage de Molière.

→ À lire : Biographie de Molière.

Le romanesque d’Emma Bovary

Portrait de Gustave FlaubertLe personnage d’Emma Bovary est créé en 1857 par l’écrivain Gustave Flaubert. Les mot et adjectif bovarysme et bovaryste, dérivés du nom de son héroïne, sont inventés par Flaubert lui-même. Le mot bovarysme est repris peu de temps après sous la plume de Barbey d’Aurevilly. Ce terme, inspiré du caractère du personnage, désigne un état affectif hypersensible en proie à des rêveries romanesques.

En 1892, Jules de Gaultier fait la théorie du bovarysme : selon lui, le bovarysme est le « pouvoir qu’a l’homme de se concevoir autre qu’il n’est ». Ainsi il est toujours déçu par la banalité de l’existence. Jules de Gaultier fait même paraître, en 1912, La Philosophie de bovarysme.

→ À lire : Biographie de Gustave Flaubert. – Lumière sur Madame Bovary (1857).

Un père Ubu, bête et méchant

Photographie d'Alfred JarryLe père Ubu est un personnage de la pièce de théâtre Ubu roi d’Alfred Jarry (pièce publiée en 1896). Ubu est un roi cruel, tyrannique, avaricieux, glouton, lâche et surtout grotesque et dérisoire.

C’est Alfred Jarry, lui-même, qui utilise la première fois l’adjectif ubuesque (1906), mais c’est à partir de 1922 qu’il est utilisé pour caractériser une personne bête et méchante, agressive, une situation grotesque et absurde.

→ À lire : Biographie d’Alfred Jarry.

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