Madame de Staël

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Auteurs français

Madame de Staël

1766 – 1817

Les idées nouvelles déplaisent aux personnes âgées ; elles aiment à se persuader que le monde n’a fait que perdre, au lieu d’acquérir, depuis qu’elles ont cessé d’être jeunes.

(Madame de Staël, Corinne ou l’Italie, 1807)

Biographie

Anne-Louise-Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, connue sous le nom de Madame de Staël, est une femme de lettres française, célèbre autant pour son salon que pour son œuvre, qui a exercé une profonde influence sur la littérature romantique. Elle est née le 22 avril 1766 à Paris où elle est morte le 14 juillet 1817. Ses œuvres fictionnelles majeures, dans lesquelles elle représente des femmes victimes des contraintes sociales qui les enchaînent, sont Delphine (1802) et Corinne ou l’Italie (1807).

→ À lire : Le Romantisme. – Les salons littéraires.

« L’existence des femmes en société est encore incertaine sous beaucoup de rapports »
Portrait de Germaine de Staël par Marie-Éléonore Godefroid d'après François Gérard, château de Versailles.

Portrait de Germaine de Staël par Marie-Éléonore Godefroid d’après François Gérard, château de Versailles.

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Née à Paris, Madame de Staël, de son vrai nom Germaine Necker, appartient à l’aristocratie libérale. Elle est la fille de Jacques Necker, banquier genevois et ministre de Louis XVI. En 1786, elle épouse le baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède en France. Comme sa mère avant elle, elle ouvre un salon à Paris. Des hommes et femmes de lettres et des hommes politiques de toute l’Europe s’y côtoient : Benjamin Constant (avec qui elle a une liaison), mais aussi Madame Récamier, Talleyrand et le comte de Mirabeau. Obligée de quitter Paris pendant la Révolution, elle se réfugie dans son château de Coppet, en Suisse, où elle réunit des écrivains cosmopolites.

Ces salons sont pour Madame de Staël des moments de liberté. Après un mariage malheureux, à une époque où la femme est vouée à la famille et aux vertus domestiques, la littérature semble être le seul moyen d’agir dans le monde. Elle publie en 1788 un ouvrage consacré à son maître spirituel (Lettres sur le caractère et les écrits de J.-J. Rousseau), ainsi qu’un essai de critique littéraire (De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, 1800), dans lequel elle souligne l’importance de la passion, de l’imagination et de la liberté, et vante le cosmopolitisme littéraire. En 1802, elle publie son premier grand roman, Delphine, qui met en scène une veuve désireuse d’affirmer son droit à choisir sa destinée. La liberté de ton et de pensée dont jouit Madame de Staël, ainsi que ses positions libérales, contrastent fortement avec le conformisme souhaité par Napoléon Bonaparte. En 1803, le futur empereur lui intime l’ordre de s’exiler à nouveau.

« Il faut, dans nos temps modernes, avoir de l’esprit européen »

L’exil est pour Madame de Staël une occasion de voyager. Elle découvre notamment l’Italie et l’Allemagne, auxquelles elle consacre deux romans : Corinne, ou l’Italie (1807) et De l’Allemagne (1813). Dans Corinne, elle dépeint une femme qui lui ressemble : incomprise, victime des préjugés de son époque, elle tente d’exister en tant que poétesse. Dans De l’Allemagne, Madame de Staël exhorte les Français à rejeter les préjugés, exercer leur liberté de penser et chercher de nouvelles idées partout où elles se trouvent, et non plus seulement chez les Anciens, comme le prône le classicisme. L’Allemagne, lieu des « pensées nouvelles et des sentiments profonds », contraste avec une France sûre de sa supériorité, où la création est bridée par le pouvoir. Le livre est détruit sur ordre de Bonaparte avant sa publication et Madame de Staël, assignée à résidence à Coppet. Elle s’en évade en 1812, avant de rejoindre Paris, où elle termine sa vie.

L’ensemble de l’œuvre de Madame de Staël, et ces deux romans en particulier, ont eu une grande influence sur le courant romantique qui apparaît en France dès 1820. Comme elle, Alphonse de Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset ou Alfred de Vigny ont par la suite placé l’individu, ses passions et son aspiration à la liberté au centre de leurs œuvres.

Extrait : De l’Allemagne

En traduisant en français l’adjectif allemand « romantisch » et en mettant à la portée du public cultivé son acception en poésie, Madame de Staël contribue à forger l’identité du courant littéraire qui va porter ce nom et à en dégager quelques grands traits thématiques (les mouvements de l’âme en particulier). Elle fonde sa réflexion sur les liens qui unissent les goûts esthétiques des nations, leur mode de pensée et leur religion. Dans cet essai, la poésie classique — celle des Anciens — et la poésie « romantique » — celle du Moyen Âge — s’opposent du point de vue esthétique comme nous opposons désormais, en utilisant les mêmes mots, le classicisme du XVIIe siècle au romantisme qui lui a succédé.

Le nom de romantique a été introduit nouvellement en Allemagne pour désigner la poésie dont les chants des troubadours ont été l’origine, celle qui est née de la chevalerie et du christianisme. Si l’on n’admet pas que le paganisme et le christianisme, le nord et le midi, l’Antiquité et le Moyen Âge, la chevalerie et les institutions grecques et romaines, se sont partagé l’empire de la littérature, l’on ne parviendra jamais à juger sous un point de vue philosophique le goût antique et le goût moderne.

On prend quelquefois le mot classique comme synonyme de perfection. Je m’en sers ici dans une autre acception, en considérant la poésie classique comme celle des Anciens et la poésie romantique comme celle qui tient de quelque manière aux traditions chevaleresques. Cette division se rapporte également aux deux ères du monde : celle qui a précédé l’établissement du christianisme, et celle qui l’a suivi.

On a comparé aussi dans divers ouvrages allemands la poésie antique à la sculpture, et la poésie romantique à la peinture ; enfin on a caractérisé de toutes les manières la marche de l’esprit humain, passant des religions matérialistes aux religions spiritualistes, de la nature à la divinité.

La nation française, la plus cultivée des nations latines, penche vers la poésie classique imitée des Grecs et des Romains. La nation anglaise, la plus illustre des nations germaniques, aime la poésie romantique et chevaleresque, et se glorifie des chefs-d’œuvre qu’elle possède en ce genre. Je n’examinerai point ici lequel de ces deux genres de poésie mérite la préférence : il suffit de montrer que la diversité des goûts, à cet égard, dérive non seulement de causes accidentelles, mais aussi des sources primitives de l’imagination et de la pensée.

Il y a dans les poèmes épiques, et dans les tragédies des Anciens, un genre de simplicité qui tient à ce que les hommes étaient identifiés à cette époque avec la nature, et croyaient dépendre du destin comme elle dépend de la nécessité. L’homme, réfléchissant peu, portait toujours l’action de son âme au-dehors ; la conscience elle-même était figurée par des objets extérieurs, et les flambeaux des Furies secouaient les remords sur la tête des coupables. L’événement était tout dans l’antiquité, le caractère tient plus de place dans les temps modernes ; et cette réflexion inquiète, qui nous dévore souvent comme le vautour de Prométhée, n’eût semblé que de la folie au milieu des rapports clairs et prononcés qui existaient dans l’état civil et social des Anciens.

On ne faisait en Grèce, dans le commencement de l’art, que des statues isolées ; les groupes ont été composés plus tard. On pourrait dire de même, avec vérité, que dans tous les arts il n’y avait point de groupes ; les objets représentés se succédaient comme dans les bas-reliefs, sans combinaison, sans complication d’aucun genre. L’homme personnifiait la nature ; des nymphes habitaient les eaux, des hamadryades les forêts : mais la nature à son tour s’emparait de l’homme, et l’on eût dit qu’il ressemblait au torrent, à la foudre, au volcan, tant il agissait par une impulsion involontaire, et sans que la réflexion pût en rien altérer les motifs ni les suites de ses actions. Les Anciens avaient pour ainsi dire une âme corporelle, dont tous les mouvements étaient forts, directs et conséquents, il n’en est pas de même du cœur humain développé par le christianisme : les modernes ont puisé, dans le repentir chrétien, l’habitude de se replier continuellement sur eux-mêmes.

Mais, pour manifester cette existence tout intérieure, il faut qu’une grande variété dans les faits présente sous toutes les formes les nuances infinies de ce qui se passe dans l’âme. Si de nos jours les beaux-arts étaient astreints à la simplicité des Anciens, nous n’atteindrions pas à la force primitive qui les distingue, et nous perdrions les émotions intimes et multipliées dont notre âme est susceptible. La simplicité de l’art, chez les modernes, tournerait facilement à la froideur et à l’abstraction, tandis que celle des Anciens était pleine de vie. L’honneur et l’amour, la bravoure et la pitié sont les sentiments qui signalent le christianisme chevaleresque ; et ces dispositions de l’âme ne peuvent se faire voir que par les dangers, les exploits, les amours, les malheurs, l’intérêt romantique enfin, qui varie sans cesse les tableaux. Les sources des effets de l’art sont donc différentes à beaucoup d’égards dans la poésie classique et dans la poésie romantique ; dans l’une, c’est le sort qui règne ; dans l’autre, c’est la Providence ; le sort ne compte pour rien les sentiments des hommes, la Providence ne juge les actions que d’après les sentiments. Comment la poésie ne créerait-elle pas un monde d’une tout autre nature, quand il faut peindre l’œuvre d’un destin aveugle et sourd, toujours en lutte avec les mortels, ou cet ordre intelligent auquel préside un être suprême, que notre cœur interroge et qui répond à notre cœur !

(Madame de Staël, De l’Allemagne, deuxième partie, chapitre 11, « De la poésie classique et de la poésie romantique », 1813)

📽 15 citations choisies de Madame de Staël
  • Comprendre, c’est pardonner. (Corinne ou l’Italie, 1807)
  • Les idées nouvelles déplaisent aux personnes âgées ; elles aiment à se persuader que le monde n’a fait que perdre, au lieu d’acquérir, depuis qu’elles ont cessé d’être jeunes. (Corinne ou l’Italie, 1807)
  • L’amour-propre est ce qu’il y a au monde de plus inflexible. (Corinne ou l’Italie, 1807)
  • Voyager est un des plus tristes plaisirs de la vie. (Corinne ou l’Italie, 1807)
  • Pourquoi les situations heureuses sont-elles passagères ? Qu’ont-elles de plus fragile que les autres ? (Corinne ou l’Italie, 1807)
  • Une femme ne communique jamais si promptement la perversité de son cœur qu’à une autre femme. (Corinne ou l’Italie, 1807)
  • Il y a, dans le sentiment même des regrets, quelque chose de doux et d’harmonieux qu’il faut tâcher de faire connaître à ceux qui n’ont encore éprouvé que les amertumes. (Corinne ou l’Italie, 1807)
  • Une fois la passion tournée en ridicule, tout est défait hormis l’argent et le pouvoir. (Corinne ou l’Italie, 1807)
  • Le génie est essentiellement créatif, il porte l’empreinte de celui qui le possède. (Corinne ou l’Italie, 1807)
  • Un homme doit savoir braver l’opinion ; une femme s’y soumettre. (Delphine, 1802)
  • La poésie est le langage naturel de tous les cultes. (De l’Allemagne, 1810-1813)
  • La monotonie, dans la retraite, tranquillise l’âme ; la monotonie, dans le grand monde, fatigue l’esprit. (De l’Allemagne, 1810-1813)
  • Le sentiment de l’infini est le véritable attribut de l’âme. (De l’Allemagne, 1810-1813)
  • Il faut dans nos temps modernes, avoir l’esprit européen. (De l’Allemagne, 1810-1813)
  • Il vaut encore mieux, pour maintenir quelque chose de sacré sur la terre, qu’il y ait dans le mariage une esclave que deux esprits forts. (De l’Allemagne, 1810-1813)
  • Le mérite des Allemands, c’est de bien remplir le temps ; le talent des Français, c’est de le faire oublier. (De l’Allemagne, 1810-1813)
  • L’intelligence se trouve dans la capacité à reconnaître les similitudes parmi différentes choses, et les différences entre des choses similaires. (De l’Allemagne, 1810-1813)
  • La recherche de la vérité est la plus noble des occupations, et sa publication, un devoir. (De l’Allemagne, 1810-1813)
  • Les règles ne sont que des barrières pour empêcher les enfants de tomber. (De l’Allemagne, 1810-1813)
  • L’infini fait autant de peur à notre vue qu’il plaît à notre âme. (Dix Années d’exil, 1821)
  • Tout ce que l’homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux de l’incomplet de sa destinée. (De la littérature, 1798-1800)
  • Ce sont les affections qui nous excitent à réfléchir. (De la littérature, 1798-1800)

Autres citations de Madame de Staël.

Bibliographie
  • Journal de Jeunesse, 1785
  • Sophie ou les sentiments secrets, pièce en trois actes et en vers, 1786, publiée en 1790
  • Jane Gray (tragédie en cinq actes et en vers), 1787 (publié en 1790)
  • Lettres sur les ouvrages et le caractère de J.-J. Rousseau, 1788, rééditée et augmentée en 1789
  • Éloge de M. de Guibert
  • À quels signes peut-on reconnaître quelle est l’opinion de la majorité de la nation ?
  • Réflexions sur le procès de la Reine, 1793
  • Zulma : fragment d’un ouvrage, 1794
  • Réflexions sur la paix adressées à M. Pitt et aux Français, 1795
  • Réflexions sur la paix intérieure
  • Recueil de morceaux détachés, 1795
  • De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, 1796
  • Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder la République en France
  • De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, 1800
  • Delphine, 1802
  • Épîtres sur Naples
  • Corinne ou l’Italie, 1807
  • Agar dans le désert
  • Geneviève de Brabant
  • La Sunamite
  • Le Capitaine Kernadec ou sept années en un jour (comédie en deux actes et en prose)
  • La Signora Fantastici
  • Le Mannequin, comédie
  • Sapho, 1811
  • De l’Allemagne, publié à Londres en 1813 et à Paris en 1814
  • Réflexions sur le suicide, 1813
  • De l’esprit des traductions
  • Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, depuis son origine jusques et compris le 8 juillet 1815, 1818 (posthume)
  • Œuvres complètes de Mme la Baronne de Staël, publiées par son fils, précédées d’une notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël, par Mme Necker de Saussure, 1820-1821
  • Dix années d’exil, 1821 (posthume)

Articles connexes

Suggestion de livres


Delphine

Corinne ou l’Italie

De l’Allemagne (Tome I)

De la littérature


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