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Gérard de Nerval

Les Filles du feu (1854)

Avec le temps, la passion des grands voyages s’éteint, à moins qu’on n’ait voyagé assez longtemps pour devenir étranger à sa patrie.

(Gérard de Nerval, Les Filles du feu, 1854)

👤 Gérard de Nerval, né le 22 mai 1808 à Paris, ville où il est mort le 26 janvier 1855 (à 46 ans), est un écrivain français d’inspiration romantique dont l’œuvre « surnaturaliste » est une exploration poétique des frontières incertaines du rêve et du réel. [Lire la suite de sa biographie]
→ Lumière sur les Chimères (1854) et Aurélia (1855).

Présentation

Les Filles du feu est un recueil de nouvelles de Gérard de Nerval, publié en 1854. Il se compose d’une dédicace à Alexandre Dumas, de huit nouvelles (Angélique, Sylvie, Chansons et légendes du Valois, Jemmy, Octavie, Isis, Corilla, Emilie) et d’un ensemble de douze sonnets (Les Chimères).

→ À lire : La nouvelle. – Gérard de Nerval : Les Chimères (1854), Aurélia (1855).

Un ensemble hétérogène

Le choix d’un prénom féminin comme titre pour chaque nouvelle manifeste le souci de lier des pièces d’une étonnante diversité d’écriture.

  • « Angélique » relate la quête d’un ouvrage par le narrateur à travers diverses bibliothèques, sans cesse interrompue par le récit des aventures d’une jeune femme du XVIe siècle.
  • « Sylvie » est l’histoire d’une désillusion : le retour du narrateur sur les lieux de son enfance où tout a changé, surtout ses anciennes amours.
  • Suit un court texte intitulé « Chansons et légendes du Valois », rassemblant divers fragments de chansons populaires.
  • « Jemmy », emprunté à une nouvelle allemande, raconte la vie des premiers colons en Amérique.
  • « Octavie » est un parcours initiatique du narrateur à Naples, pris entre deux amours, une jeune Anglaise et une Italienne.
  • « Isis » est la description d’une fresque antique entraînant une réflexion spirituelle syncrétique.
  • « Corilla » est une saynète, un moment de comédie où une actrice est courtisée par deux hommes.
  • « Émilie », enfin, raconte une vengeance familiale tragique et n’est probablement pas entièrement de la plume de Nerval.

L’ouvrage comporte en outre un recueil de douze sonnets relativement hermétiques, Les Chimères.

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Nerval donnait un sens très large au terme de « nouvelle ». Il s’agit d’une forme brève sans appartenance générique spécifique et présentant de fortes possibilités de concentration. D’autre part, Nerval construit un système de rapports quelque peu mystérieux entre les pièces par des échos d’une pièce à l’autre, tant en ce qui concerne les personnages, les objets, que certaines formules langagières.

Le personnage du narrateur

L’impression d’unité naît, dans les différents récits, du personnage central du narrateur. Autour de lui, les personnages féminins sont comme des marionnettes, des archétypes. Il vit des amours malheureuses, des échecs, des disparitions dans une solitude certaine, et à travers des interrogations sur son éventuelle folie, ce qui comporte un aspect autobiographique. La dédicace du recueil (à Alexandre Dumas) pose ce problème et présente l’œuvre comme une justification de maîtrise raisonnable, non sans confronter constamment la logique et l’illogisme. La prose nervalienne ne néglige cependant pas la poésie, se fonde sur l’imaginaire matériel du feu et de l’eau, et manifeste un net penchant pour l’image et le symbole.

→ À lire : L’image. – Le symbole.

Complexité spatio-temporelle

Le recueil s’organise autour de certains lieux (le Valois, la Campanie), à travers notamment le thème du voyage. Le voyage est souvent illusoire et vain, la fuite impossible. Les transformations de ces lieux sont à l’image de celles du temps, et l’écriture joue sur les différentes strates temporelles qui sont celles de la mémoire. Passé et présent se confondent sans cesse, que le passé soit celui, personnel, du narrateur, ou le passé historique de grands personnages. Personnages et lieux trouvent donc toujours leur double, qu’il soit réel ou illusoire. Cela s’exprime en particulier grâce à la thématique dominante du théâtre.

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→ À lire : L’espace et le temps. – Les personnages.

Lecture d’un extrait : Sylvie

La première page de « Sylvie », l’une des nouvelles du recueil Les Filles du feu, transporte au théâtre, lieu privilégié de l’imaginaire. La jeune femme admirée, qui n’est pas Sylvie mais l’une des trois femmes de la nouvelle, se voit métamorphosée en déesse par la rêverie poétique du narrateur qui intellectualise pour mieux l’aimer une femme plus imaginée que véritable. Par la magie du théâtre, cette jeune femme échappe à la réalité qui romprait le charme d’un amour mis en scène.

Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire me remplissait d’une béatitude infinie ; la vibration de sa voix si douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et d’amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices, — belle comme le jour aux feux de la rampe qui l’éclairait d’en bas, pâle comme la nuit, quand la rampe baissée la laissait éclairée d’en haut sous les rayons du lustre et la montrait plus naturelle, brillant dans l’ombre de sa seule beauté, comme les Heures divines qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des fresques d’Herculanum !

Depuis un an, je n’avais pas encore songé à m’informer de ce qu’elle pouvait être d’ailleurs ; je craignais de troubler le miroir magique qui me renvoyait son image, — et tout au plus avais-je prêté l’oreille à quelques propos concernant non plus l’actrice, mais la femme. Je m’en informais aussi peu que des bruits qui ont pu courir sur la princesse d’Elide ou sur la reine de Trébizonde, — un de mes oncles, qui avait vécu dans les avant-dernières années du XVIIIe siècle, comme il fallait y vivre pour le bien connaître, m’ayant prévenu de bonne heure que les actrices n’étaient pas des femmes, et que la nature avait oublié de leur faire un cœur. Il parlait de celles de ce temps-là sans doute ; mais il m’avait raconté tant d’histoires de ses illusions, de ses déceptions, et montré tant de portraits sur ivoire, médaillons charmants qu’il utilisait depuis à parer des tabatières, tant de billets jaunis, tant de faveurs fanées, en m’en faisant l’histoire et le compte définitif, que je m’étais habitué à penser mal de toutes sans tenir compte de l’ordre des temps. Nous vivions alors dans une époque étrange, comme celles qui d’ordinaire succèdent aux révolutions ou aux abaissements des grands règnes. Ce n’était plus la galanterie héroïque comme sous la Fronde, le vice élégant et paré comme sous la Régence, le scepticisme et les folles orgies du Directoire ; d’aspirations philosophiques ou religieuses, d’enthousiasmes vagues, mêlés de certains instincts de renaissance ; d’ennui des discordes passées, d’espoirs incertains, — quelque chose comme l’époque de Pérégrinus et d’Apulée. L’homme matériel aspirait au bouquet de roses qui devait le régénérer par les mains de la belle Isis ; la déesse éternellement jeune et pure nous apparaissait dans les nuits, et nous faisait honte de nos heures de jour perdues. L’ambition n’était cependant pas de notre âge, et l’avide curée qui se faisait alors des positions et des honneurs nous éloignait des sphères d’activité possibles. Il ne nous restait pour asile que cette tour d’ivoire des poètes, où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule. À ces points élevés où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin l’air pur des solitudes, nous buvions l’oubli dans la coupe d’or des légendes, nous étions ivres de poésie et d’amour. Amour, hélas ! des formes vagues, des teintes roses et bleues, des fantômes métaphysiques ! Vue de près, la femme réelle révoltait notre ingénuité ; il fallait qu’elle apparût reine ou déesse, et surtout n’en pas approcher.

(Gérard de Nerval, Les Filles du feu, 1854)

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