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François de La Rochefoucauld

1613 – 1680

Un noble déçu par la noblesse

François de La RochefoucauldTout semble sourire à François de La Rochefoucauld lorsqu’il naît à Paris en 1613. Sa famille fait partie de la haute noblesse et, en cette aube du XVIIe siècle, l’aristocratie est encore toute-puissante. Il a donc la naissance. Il dispose aussi de la richesse.

Son enfance et son adolescence n’ont rien de bien original pour un jeune noble de cette époque. Il reçoit une instruction médiocre. Dès l’âge de quinze ans, il épouse Andrée de Vivonne en un de ces mariages de raison si fréquents alors. Le voici dans sa seizième année, et c’est le début, auprès de Louis XIII, d’une vie de courtisan qui s’annonce brillante : les portes de la politique, de la diplomatie et de la guerre sont grandes ouvertes devant lui.

Bientôt, le métier des armes lui permet de s’illustrer au cours des campagnes de 1635 et de 1636, épisodes de cette guerre de Trente Ans qui oppose la France à l’Autriche. Sa réussite politique est moins brillante : intriguant avec la duchesse de Chevreuse pour soutenir les intérêts de la reine Anne d’Autriche contre Richelieu, il songe à un enlèvement romanesque de la jeune souveraine qu’il estime menacée et il est enfermé à la Bastille sur l’ordre du puissant ministre. Il participe activement à cette vie d’aventures et de complots qu’Alexandre Dumas a si heureusement évoquée dans ses Trois Mousquetaires, et apparaît ainsi comme une sorte de d’Artagnan chevaleresque, au grand cœur.

Louis XIII meurt en 1643. Le futur Louis XIV n’a que cinq ans et sa mère, Anne d’Autriche, gouverne en son nom. La Rochefoucauld va-t-il recueillir les fruits de son action ? Il l’espère. Mais Anne d’Autriche et son nouveau ministre Mazarin ne brillent pas par la reconnaissance. Et La Rochefoucauld est de plus en plus déçu par la monarchie.

Un comploteur malheureux

Les événements de la Fronde vont peut-être lui donner l’occasion de la revanche. Durant ces épisodes tragi-comiques, tantôt guerre en dentelles, tantôt conflit meurtrier et sanglant, La Rochefoucauld se range du côté des frondeurs : il est attiré dans ce camp par la sœur de Condé, Madame de Longueville, avec laquelle il a alors une liaison. Lieutenant-général de l’armée rebelle, il combat vaillamment et reçoit, en 1652, une grave blessure, à la Porte-Saint-Antoine, à Paris.

Mais c’est décidément un comploteur malheureux. La Fronde s’achève sur le triomphe du pouvoir royal et La Rochefoucauld fait partie des vaincus. Ces propos d’un autre comploteur, mais d’un comploteur de génie, celui-là, le cardinal de Retz, sont cruellement vrais : « Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M. de La Rochefoucauld. Il a voulu se mêler d’intrigue, dès son enfance, et dans un temps où il ne sentait pas les petits intérêts, qui n’ont jamais été son faible ; et où il ne connaissait pas les grands, qui, d’un autre sens, n’ont pas été son fort »: selon Retz, La Rochefoucauld ne pouvait que connaître l’échec, car il était aussi peu doué pour l’accessoire que pour l’essentiel.

Un séducteur reconnu

Ses échecs politiques l’encouragent dans une activité de séduction qui lui était, par naturelle. C’est là une démarche fréquente chez les nobles de cette époque qui, progressivement privés de leur puissance, voient dans l’amour un pouvoir de remplacement.

Après l’amnistie qui met un point final à la Fronde, La Rochefoucauld se tourne vers une vie mondaine. Il court de salon à la mode en salon à la mode, engage des relations d’amour ou d’amitié tendre avec Mademoiselle de Scudéry, Madame de La Fayette, Madame de Sablé, Mademoiselle de Montpensier et bien d’autres encore. C’est un grand séducteur. Il connaît à merveille les femmes, Madame de Sévigné le signale avec son enjouement habituel : « [...] généralement parlant, les femmes sont bien plaisantes, et M. de La Rochefoucauld en a bien connu le fond »2. Il est le courtisan idéal, comme le fait remarquer le cardinal de Retz en un compliment à double tranchant : « [...] il est beaucoup mieux fait de se connaître, et se se réduire à passer, comme il l’eût pa, pour le courtisan le plus poli qui eût paru dans son siècle. »1

Mais la maladie s’abat sur lui. Il est bientôt atteint par la goutte, douloureuse inflammation des articulations. La vieillesse et la souffrance l’éloignent progressivement de la séduction. Il sombre peu à peu dans la misanthropie. Heureusement, il lui reste un ultime refuge, la littérature.

L’engagement littéraire

L’engagement littéraire de La Rochefoucauld est directement lié à ses déceptions politiques et à sa vie mondaine. La littérature constitue en effet, elle aussi, un pouvoir de remplacement et un moyen de séduire. L’œuvre de La Rochefoucauld est incontestablement influencée par la mode des salons. C’est une littérature de salons : elle emprunte ses formes et ses thèmes aux préoccupations qui y régnaient, aux jeux qui s’y déroulaient.

Son propre portrait, qu’il publie en 1659 dans un recueil collectif élaboré en l’honneur de la duchesse de Montpensier, est une adaptation littéraire du jeu des portraits qui consistait, en procédant par questions et réponses, à faire deviner l’identité d’un familier du salon. Ses Mémoires, parus en 1662, reflètent le goût de l’époque pour l’analyse psychologique.

La grande œuvre qui a fait la réputation de La Rochefoucauld, ce sont les Maximes. Il commence à y travailler en 1658, mais la première édition ne paraîtra qu’en 1664. Une fois encore, il s’inscrit dans la perspective du public des salons : il adopte le genre de la maxime qui a pour but d’exprimer une vérité de façon concise, paradoxale et brillante. Il se sert de ce moule plaisant pour développer une morale profonde et lucide.

La boucle de sa vie est ainsi bouclée. Après avoir vécu les désillusions de l’action, La Rochefoucauld tire les conséquences de son échec, en donnant une vision pessimiste de l’homme.

Gros plan sur les Maximes (1664)

Les Maximes, œuvre de pres de vingt années, sont l’ouvrage de la maturité et de la vieillesse d’un écrivain qui s’engage tardivement dans la voie de la littérature. Elles montrent l’évolution d’une pensée progressivement enrichie par l’expérience, mais aussi assombrie par les désillusions.

La Rochefoucauld a quarante-cinq ans, lorsqu’en 1658 il commence l’élaboration de ses Maximes. Il a soixante-cinq ans, lorsqu’en 1678 il fait publier la dernière édition de son vivant. La première edition paraît, en 1664, en Hollande sous le titre Sentences et maximes morales. La seconde édition voit le jour en France, en 1665, sous l’appellation Réflexions ou Sentences et maximes morales et sera suivie de bien d’autres. C’est que le succès de ce livre est considérable. Les bons esprits de l’époque se reconnaissent dans cette vision lucide et désabusée du monde. Durant ces vingt années d’élaboration, l’œuvre prend progressivement de l’ampleur. Forte de cent quatre-vingt-huit Maximes en 1664, elle comptera finalement six cent quarante et une Maximes et dix-neuf Réflexions sur des sujets divers, dont la rédaction est plus développée.

Dans ces remarques sur le comportement humain qui se succèdent sans ordre établi, s’affirme, en fait, une pensée cohérente. La Rochefoucauld y démonte cruellement la véritable motivation de l’homme. Il montre comment toute action s’explique par le jeu de l’amour-propre, pulsion instinctive qui pousse chaque individu à tout ramener à soi, à raisonner en fonction de son propre intérêt. Il développe ainsi une philosophie pessimiste reposant sur l’idée que l’être humain est incapable de rechercher l’absolu et d’aspirer à l’idéal du bien.

Notes

1. Mémoires du cardinal de Retz, deuxième partie (parus en 1717)

2. Lettres de Madame de Sévigné : Lettre du 7 septembre 1689.

Bibliographie
  • Portrait (1659), portrait de lui-même publié dans un recueil collectif dédié à Mademoiselle de Montpensier.
  • Mémoires (1662)
  • Maximes (1664), commencées en 1658 ; dernière édition du vivant de La Rochefoucauld en 1678.

Citations choisies
  • Ce que nous prenons pour des vertus n’est souvent qu’un assemblage de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou notre industrie savent arranger; et ce n’est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants, et que les femmes sont chastes. (Réflexions ou Sentences et Maximes morales)
  • Nous aurions souvent honte de nos plus belles actions si le monde voyait tous les motifs qui les produisent. (Maximes)
  • L’amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs. (Maximes)
  • Tout arrive en France. (Maximes, Réflexions morales)
  • Il y a peu d’honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier. (Maximes)
  • Qui vit sans folie, n’est pas si sage qu’on croit. (Maximes)
  • On peut trouver des femmes qui n’ont jamais eu de galanterie, mais il est rare d’en trouver qui n’en aient jamais eu qu’une. (Maximes)
  • Il est du véritable amour comme de l’apparition des esprits: tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu. (Maximes)
  • Le plaisir d’amour est d’aimer; et l’on est plus heureux par la passion que l’on a que par celle que l’on donne. (Maximes)
  • Les amants ne voient les défauts de leurs maîtresses que lorsque leur enchantement est fini. (Maximes)
  • C’est plutôt par l’estime de nos propres sentiments que nous exagérons les bonnes qualités des autres, que par l’estime de leur mérite; et nous voulons nous attirer des louanges, lorsqu’il semble que nous leur en donnons. (Réflexions ou Sentences et Maximes morales)
  • Il n’y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l’amour où il est, ni le feindre où il n’est pas. (Maximes)
  • Dans la vieillesse de l’amour comme dans celle de l’âge on vit encore pour les maux, mais on ne vit plus pour les plaisirs. (Maximes)
  • La politesse de l’esprit consiste à penser des choses honnêtes et délicates. (Réflexions ou Sentences et Maximes morales)
  • Il y a dans la jalousie plus d’amour-propre que d’amour. (Maximes)
  • La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu’il faut et à ne dire que ce qu’il faut.
  • Ce qui fait que les amants et les maîtresses ne s’ennuient point d’être ensemble, c’est qu’ils parlent toujours d’eux-mêmes. (Réflexions ou Sentences et Maximes morales)
  • Les vieux fous sont plus fous que les jeunes. (Réflexions ou Sentences et Maximes morales;444)

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