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La Chanson de Roland

Présentation

La Chanson de Roland ou de Roncevaux, ou encore Les Douze Pairs, est une chanson de geste, douzième branche de la geste de Pépin, composée à la fin du XVe siècle (après 1086). C’est l’un des plus anciens poèmes héroïques français du Moyen Âge, et le plus remarquable de tous. Il se distingue des autres en ce que le caractère épique y est permanent et non accidentel : c’est vraiment une épopée et, selon l’expression de Vitet, « de taille à porter ce grand nom ». Il a toutes les qualités du genre épique : unité d’action, concision, exposition simple d’un sujet national, exécution grandiose. Les beaux vers y sont nombreux, le style est uni, grave, imposant, d’une chaleur pénétrante.

→ À lire : L’épopée.

La Chanson de Roland, une illustration de Mary Evans Picture Library.

La Chanson de Roland, une illustration de Mary Evans Picture Library.

Nous possédons de cette chanson un texte du XIIe siècle, qui n’est pas le thème primitif. La première mention d’une chanson de Roland se trouve dans le Roman de Rou, par Robert Wace, qui nous montre, avant la bataille d’Hastings (1066), un jongleur normand animant ainsi les soldats de Guillaume le Conquérant :

Taillefer qui moult bien cantoit,
Sur un cheval qui tost aloit,
Devant aus s’en aloit cantant
de Carlemane et de Rollant,
Et d’Olivier et des vassaux
qui moururent a Rainscevaus.

Peut-être ne s’agit-il pas plus expressément, dans ces vers, d’une chanson sur Roland que d’une chanson sur Olivier ou Charlemagne. On a supposé avec vraisemblance que cette citation se rapportait moins à la chanson de geste que nous avons qu’à une cantilène, et la critique moderne a fait pendant longtemps de vaines recherches pour trouver la Cantilena Rolandi, chantée par Taillefer.

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La Chanson de Roland, suivant le sort des anciennes compositions poétiques, a subi des remaniements nombreux. Ainsi de 4000 vers dont elle se composait, elle a été portée à 10 000 vers. Son auteur principal n’est pas suffisamment désigné. Un seul manuscrit, celui d’Oxford, se termine par ce vers : « Ci falt la geste que Turoldus declinet » (Ici finit la chanson que Turold récite). On s’en est autorisé pour attribuer cette œuvre à un certain Turold ou Théroulde qui n’a jamais été nommé, ni en vers ni en prose, par ses contemporains, tandis que les noms de la plupart des trouvères se trouvent fréquemment cités par les autres poètes du temps ou par les copistes. Au surplus, « décliner » peut n’avoir ici d’autre sens que celui de répéter ou de reproduire.

La mort d’un preux

Le poème a pour sujet l’expédition de Charlemagne en Espagne et la défaite éprouvée en 778 par l’arrière-garde de son armée, lors du retour. Il se divise en cinq chants.

Après une campagne de sept ans, l’armée de Charlemagne a vaincu toute l’Espagne, excepté Saragosse, gouvernée par le roi sarrasin Marsile. Marsile feint de se soumettre, mais il s’entend en secret avec Ganelon — le messager de paix que lui a envoyé Charlemagne — pour faire périr Roland, le plus vaillant des guerriers francs. Tandis que le corps de l’armée se dirige vers la France, Roland et les douze preux, qui forment le cœur de l’arrière-garde, sont pris en embuscade au fond du col de Roncevaux. Après avoir longtemps résisté contre des forces cinq fois supérieures en nombre, Roland se résout à appeler Charlemagne à la rescousse en soufflant dans son cor (olifant). Une veine de son cou se rompt, ce qui provoquera sa mort. Ses compagnons, Olivier et Turpin, sont tués. L’arrivée de Charlemagne met en fuite les derniers Sarrasins, mais les Francs doivent bientôt affronter l’armée du roi Baligant, venu au secours de Marsile. Aidés par Dieu, les chrétiens finissent par triompher des païens et tiennent Saragosse à leur merci. La dernière phase de la chanson se situe à Aix-la-Chapelle. Aude, la fiancée de Roland, y meurt de douleur. Quant à Ganelon, il y est finalement reconnu coupable de trahison à l’issue d’un duel judiciaire, et périt écartelé.

Personnages
  • Aude, fiancée de Roland et sœur d’Olivier.
  • Baligant, émir de Babylone ; Marsilion engage son aide contre Charlemagne.
  • Basan, baron franc, assassiné alors qu’il est ambassadeur de Marsile.
  • Bérengier, un des douze paladins tué par les troupes de Marsile ; il tue Estramarin et est tué par Grandoyne.
  • Besgun, cuisinier en chef de l’armée de Charlemagne ; il garde Ganelon après la découverte de sa trahison.
  • Blancandrin.
  • Bramimund, reine de Saragosse ; capturée et convertie par Charlemagne après la chute de la ville.
  • Briou, monseigneur de Courtechapelle, aide Ganelon.
  • Charlemagne, roi des Francs (pas encore empereur) et des peuples germaniques ; son armée combat les Sarrasins en Espagne.
  • Ganelon, seigneur traître qui encouragea Marsile à attaquer les Français.
  • Geboin, garde les Francs morts ; devient chef de la seconde colonne de Charlemagne.
  • Godefroy, barbier de Charlemagne ; frère de Thierry, défenseur de Charlemagne contre Pinabel.
  • Grandoyne, combattant pour Marsile ; fils du roi cappadocien Capuel ; tue Gerin, Gerier, Bérengier, Guy Saint Antoine, et le duc Astorge ; tué par Roland.
  • Hamon, commandant de la huitième division de Charlemagne.
  • Lorant, commandant d’une des premières divisions contre Baligant ; tué par Baligant.
  • Marsile, roi maure de Saragosse ; Roland le blesse mortellement.
  • Milon, garde les morts francs pendant que Charlemagne poursuit les Sarrasins.
  • Ogier, un Danois qui mène la troisième colonne contre les forces de Baligant.
  • Olivier, ami de Roland ; mortellement blessé par Marganice.
  • Othon, garde les morts francs pendant que Charlemagne poursuit les sarrasins.
  • Pinabel, combat pour Ganelon dans le combat juridique.
  • Roland, le héros de la Chanson ; neveu de Charlemagne ; chef de l’arrière-garde des forces franques ; tué par des montagnards basques pendant la bataille de Roncevaux.
  • Thierry, combat pour Charlemagne dans le combat juridique.
  • Turpin, archevêque de Reims.
  • L’ange Gabriel, ange commettant de nombreux miracles pour les Francs.
L’écho de l’altérité médiévale

La question des origines de la Chanson de Roland nourrit la controverse depuis 1865. Si les critiques s’accordent généralement aujourd’hui à considérer que les manuscrits dont nous disposons n’ont pas été à l’origine de la chanson, mais qu’ils sont les témoins écrits d’une tradition orale mouvante (constituée autour d’un fait historiquement avéré), le problème de ses modes de transmission et de diffusion au Moyen Âge reste entier. Dans cette perspective, la Chanson de Roland — peut-être plus que toute autre œuvre — nous conduit à réenvisager à la lumière de l’altérité médiévale la représentation que nous nous faisons de la littérature. Loin de s’identifier à un écrit stable et immuable, l’œuvre médiévale est en effet essentiellement orale, instable, constamment soumise aux variations que lui imposent les jongleurs qui la mettent en scène.

Une épopée emblématique

La Chanson de Roland est la plus ancienne des chansons de geste écrite en français qui nous soit parvenue. Elle est aussi la plus célèbre. De fait, elle semble porter d’emblée le genre de la chanson de geste à son point d’achèvement, tant parce qu’elle cristallise les caractéristiques qui le constituent (unité métrique des laisses, récurrence de formules identiques tendant à produire un rythme incantatoire, vocabulaire restreint, primauté accordée à l’action sur les notations psychologiques), que parce qu’elle porte à leur quintessence les valeurs socio-politiques qui le fondent (exaltation de la violence guerrière mise au service de l’honneur de la lignée, de la communauté féodale, de l’unité du royaume et de la défense de la chrétienté). La Chanson de Roland, par la sobriété et l’efficacité de son style, la force physique et morale de ses héros, apparaît d’abord comme une œuvre composée pour toucher l’affectivité de son public, renforcer son sentiment d’appartenance à la classe féodale, et éveiller en lui l’élan des croisades.

Principales parties

La Chanson de Roland, « si grandiose dans rudesse, dit Sainte-Beuve, si héroïque de souffle, si impériale et nationale…, si sincèrement magnanime par elle-même, et à laquelle il n’a manqué d’un digne metteur en œuvre, un meilleur Turold », a pour principales parties : le départ de Ganelon et ses adieux à sa famille, sa trahison, la mort de Turpin, l’amitié fraternelle d’Olivier et de Roland, après avoir été de si terribles adversaires les derniers instants de ces deux héros, les regrets de Charlemagne, le supplice du traître vassal.

Ne pouvant reproduire ici, de ces épisodes, un fragment assez long pour en représenter le poétique mouvement, nous citerons au moins quelques vers de la mort commune d’Olivier et de Roland, comme échantillon de la langue et du style, qui admettent d’ailleurs d’assez nombreuses variantes.

Rollanz s’en turnet, le camp vait recercer ;
Sun cumpaignun ad truvet Oliver,
Cuntre sun piz estreit l’ad enbracet ;
Si cum il poet à l’Arcevesque en vient,
Sur un escut l’ad as altres culchet ;
E l’Arcevesques l’ ad asolt e seignet.
Idunc agreget le doel e la pitez.
Ço dit Rollanz : « Bel cumpainz Oliver,
Vus fustes filz à l’ bon cunte Reiner,
« Ki tint la marche de Genes desur mer ;
« Pur hanstes freindre, pur escuz peceier,
« E pur osbercs rumpre e desmailer,
« E pur prozdomes tenir e cunseiller,
« E pur glutuns veintre e esmaier,
« En nule tere n’ot meillur chevaler. »
Li quens Rollanz, quant il veit morz ses pers
E Oliver, qu’il tant poeit amer,
Tendrur en out, cumencet à plurer :
En sun visage fut mult desculurez.
Si grant doel out que mais ne pout ester :
Voeillet o nun ; à tere chet pasmez.
Dist l’Arcevesques : « Tant mare fustes, ber ! »
Roland s’en retourne fouiller la plaine :
Il y a trouvé le corps de son compagnon Olivier,
Le tient étroitement serré contre son cœur,
Et, comme il peut, revient vers l’Archevêque.
Sur un écu, près des autres Pairs, il couche son ami.
Et l’Archevêque les a tous bénis et absous.
La douleur alors et les larmes de redoubler :
« Bel Olivier, mon compagnon, dit Roland,
« Vous fûtes fils au vaillant duc Renier
« Qui tenait la marche de Gênes-sur-Mer.
« Pour briser une lance, pour mettre en pièces un écu,
« Pour rompre et démailler un haubert,
« Pour conseiller loyalement les bons,
« Pour venir à bout des traîtres et des lâches,
« Jamais, en nulle terre, il n’y eut meilleur chevalier ! »
Le comte Roland, quand il voit morts tous ses pairs
Et Olivier, celui qu’il aimait tant,
Il en a de la tendreur dans l’âme ; il se met à pleurer ;
Tout son visage en est décoloré.
Sa douleur est si forte qu’il ne peut se soutenir ;
Bon gré, mal gré, il tombe en pâmoison ;
Et l’Archevêque : « Quel malheur, dit-il, pour un tel baron ! »
Postérité de la Chanson de Roland

Le manuscrit le plus précieux de la Chanson de Roland est celui de la Bibliothèque bodléienne d’Oxford. Un manuscrit du XIIIe siècle ayant appartenu à la bibliothèque particulière de Louis XVI, puis à Jean-Louis Bourdillon, et enfin à la Bibliothèque de Châteauroux, est aussi d’une grande valeur. Il contient 8 330 vers (plus du double du manuscrit d’Oxford). La Bibliothèque nationale en possède une bonne copie, ainsi qu’un autre manuscrit. D’autres textes se trouvent à la Bibliothèque publique de Lyon, à Trinity-College de Cambridge, à la Bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, etc. Voici les principales éditions : La Chanson de Roland ou de Roncevaux du XIIe siècle, publiée pour la première fois d’après le manuscrit de la Bibliothèque bodléienne (Paris, 1837 ; nouvelle édition 1869) ; Le Poème de Roncevaux, traduit du roman en français par Jean-Louis Bourdillon (Dijon, 1840) ; Roncisvals (Roncevaux), mis en lumière par le même (Paris, 1841) ; La Chanson de Roland, poème de Théroulde, publié par Génin (Paris, 1850) ; puis l’édition de Theodor Müller (Gœttingue, 1851 et 1863) et celles de Léon Gautier (Tours, 1872 et 1875).

Plus près de nous, Luigi Dallapiccola compose en 1946 une œuvre pour chant et piano, Rencesvals (Roncevaux), d’après trois fragments du texte original. Le cinéaste français Frank Cassenti réalise en 1978 La Chanson de Roland, librement inspiré de l’épopée, dans lequel des pèlerins et des comédiens récitent l’épopée devant divers publics au cours de leur trajet de pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle.

Lecture d’un extrait : La mort d’Olivier

La mort d’Olivier compte parmi les épisodes les plus émouvants de la Chanson de Roland. Conscient du péril, Olivier, plus sage que Roland, l’exhorte à sonner du cor (l’olifant) pour avertir Charlemagne ; mais, trop orgueilleux, Roland refuse. Dans l’ultime assaut qui oppose l’armée chrétienne de Charlemagne aux Sarrasins, à Roncevaux, Olivier est mortellement blessé, et avant d’expirer il pardonne à son compagnon sa témérité funeste. Le combat semble s’être arrêté et la bravoure a cédé la place à la plus grande des vertus chevaleresques : la piété.

Olivier sent qu’il est blessé à mort. Jamais il ne saurait assez se venger. En pleine mêlée, maintenant, il frappe comme un baron. Il tranche les épieux et les boucliers et les pieds et les poings et les selles et les poitrines. Qui l’aurait vu démembrer les Sarrasins, abattre un mort sur un autre, pourrait se souvenir d’un bon vassal. Il n’oublie pas le cri de guerre de Charles : « Monjoie ! », crie-t-il, à voix haute et claire. Il appelle Roland, son ami et son pair : « Sire compagnon, venez donc près de moi : à grande douleur nous serons aujourd’hui séparés. »
Roland regarde Olivier : il est blême et livide, décoloré et pâle. Le sang tout clair lui coule par le milieu du corps : sur la terre tombent les caillots. « Dieu ! dit le comte, je ne sais plus que faire. Sire compagnon, votre vaillance fut votre malheur ! Jamais il n’y aura homme d’aussi grande valeur.
Ah ! France douce, comme aujourd’hui tu resteras dépouillée de bons vassaux, confondue et déchue ! L’empereur en aura grand dommage. » À ces mots, sur son cheval, il se pâme.
Voilà Roland, sur son cheval, pâmé, et Olivier qui est blessé à mort. Il a tant saigné que ses yeux sont troublés. Ni loin ni près il ne peut voir assez clair pour reconnaître homme mortel. Il rencontre son compagnon et le frappe sur son heaume gemmé d’or : il le lui tranche jusqu’au nasal, mais il n’a pas atteint la tête. À ce coup, Roland l’a regardé et lui demande doucement, amicalement : « Sire compagnon, l’avez-vous fait exprès ? C’est moi, Roland, qui vous aime tant ! Vous ne m’aviez pourtant pas défié ! » Olivier dit : « Maintenant je vous entends parler. Je ne vous vois pas : que le Seigneur Dieu vous voie ! Je vous ai frappé, pardonnez-le-moi ! » Roland répond : « Je n’ai pas de mal. Je vous pardonne ici et devant Dieu. » À ces mots ils s’inclinent l’un vers l’autre. C’est en tel amour qu’ils se séparent.
Olivier sent que la mort l’étreint. Les deux yeux lui tournent en la tête, il perd l’ouïe et toute la vue ; il descend de cheval, se couche contre terre. Péniblement, à haute voix, il dit sa coulpe, les deux mains jointes vers le ciel ; il prie Dieu de lui donner le paradis et de bénir Charles et France la douce, et son compagnon Roland, par-dessus tous les hommes. Le cœur lui manque, son heaume s’incline, tout son corps s’étend à terre. Il est mort le comte ; il ne s’attarde pas plus longtemps. Roland le baron le pleure et le regrette : jamais, sur terre, vous n’entendrez homme plus accablé de douleur.
Roland voit que son ami est mort, gisant la face contre terre. Très doucement, il se prit à dire son regret : « Sire compagnon, c’est pour votre malheur que vous fûtes hardi ! Nous avons été ensemble et des ans et des jours : tu ne me fis jamais de mal, et jamais je ne t’en fis. Quand tu es mort, c’est douleur que je vive. » À ces mots, le marquis se pâme sur son cheval, qu’il nomme Veillantif. Mais il tient ferme sur ses étriers d’or fin : où qu’il aille, il ne peut pas tomber.

Source : Nony (Daniel) et André (Alain), Littérature française : histoire et anthologie, Paris, Hatier, 1990.

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