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Jean Giono

Le Hussard sur le toit (1951)

👤 Jean Giono
Jean Giono est un écrivain français, dont de nombreux romans ont pour cadre — voire pour personnage principal — la Provence. Il est né le 30 mars 1895 à Manosque et mort le 9 octobre 1970 dans la même ville. [Lire la suite de sa biographie]
📚 Autres œuvres : Un roi sans divertissement (1947). – Que ma joie demeure (1935). – Le Chant du monde (1934). – Colline (1928).

Présentation
Jean Giono, Le Hussard sur le toit, Folio, 1995, 498 p.

Jean Giono, Le Hussard sur le toit, Folio, 1995, 498 p.

Le Hussard sur le toit est un roman de Jean Giono, publié en 1951, qui, après les épreuves et polémiques que son pacifisme a values à l’écrivain pendant la guerre, ouvre la seconde phase de son œuvre.

Le hussard sur le toit : avec son allure de comptine, ce titre intrigue. Pourquoi sur le toit ? Qu’a-t-il fallu pour l’amener là ? Rien moins qu’une épidémie de choléra, qui ravage la Provence vers 1830, et les menées révolutionnaires des carbonari piémontais.

Le Hussard est d’abord un roman d’aventures : Angelo Pardi, jeune colonel de hussards exilé en France, est chargé d’une mission mystérieuse. Il veut retrouver Giuseppe, carbonaro comme lui, qui vit à Manosque. Mais le choléra sévit : les routes sont barrées, les villes barricadées, on met les voyageurs en quarantaine, on soupçonne Angelo d’avoir empoisonné les fontaines !

Le roman d’une âme folle

Dans les années 1830, un jeune colonel de hussards piémontais, Angelo Pardi, a fui en France la répression autrichienne. Il recherche Giuseppe, carbonaro exilé, à travers la Provence que ravage une épidémie de choléra. Moribonds et cadavres jonchent son chemin, qui va de villages dévastés en villes recluses, de camps en maquis, de barrages en quarantaines.

À Manosque, suspect et menacé de lynchage, Angelo trouve refuge sur les toits, loin au-dessus des folies et peurs des hommes. Entre ciel et terre, il observe les agitations funèbres des humains, contemple la splendeur des paysages et devient ami avec un chat.

Une nuit, au cours d’une expédition, il rencontre une étonnante et merveilleuse jeune femme, Pauline de Théus. Elle change son destin. Tous deux feront route ensemble, connaîtront l’amour et le renoncement. Elle, en quête de son mari, lui, de son frère, remontent vers l’Italie à travers la montagne. Ils se lient d’un amour tacite, scellé par le courage et le respect, qui laisse chacun à sa foi jurée, après une scène ultime où Angelo arrache Pauline des griffes de la maladie.

ℹ Le carbonarisme
Le carbonarisme est un mouvement politique formé de sociétés secrètes dont les premières sont apparues au début du XIXe siècle dans le royaume de Naples. Le carbonarisme — de l’italien carbonaro, « charbonnier » — a joué un rôle pionnier dans l’affirmation du sentiment national unitaire italien.

Une « danse des morts »

Le choléra, protagoniste du roman, fascinant de rapidité et de violence, devient poème. Symptômes et convulsions génèrent dans les corps torturés des « Panathénées » somptueuses, dont Giono peint lyriquement horreurs et splendeurs. Proprement panique, l’épidémie révèle les mystères de l’organique, auxquels font écho les prodiges d’une nature déréglée. Elle est ce volcan insondable qui crache une cruauté objective réquisitionnant jusqu’aux dernières forces des êtres, mais qui libère aussi une jouissance intime trouvant en eux un indicible consentement.

« La maladie des grands fonds »

Giono fait simultanément du choléra un révélateur implacable du corps social et de son roman une analyse spectrale de l’Occupation : hystéries des foules, manœuvres des meneurs, épouvantes des notables, agressions des « planqués », égoïsmes des profiteurs, sont manifestés par l’irruption de « l’ennemi » et dessinent des lendemains difficiles pour une société à qui « il restera des miroirs » à affronter quand tout sera fini. Face au « Quelqu’un » ricanant qui a l’air de commander à cette scénographie de la salissure, seule semble camper la figure de la religieuse de Manosque, qui officie, pragmatique et sereine, dans l’« appropriation » des mourants.

« Romanesques »
Fiche de lecture : Le Hussard sur le toit de Jean Giono, 2014, 30 p.

Fiche de lecture : Le Hussard sur le toit de Jean Giono, 2014, 30 p.

C’est du côté de Stendhal que Giono cherche la survie possible. Droit venue de La Chartreuse de Parme, une « esthétique de l’allegria »,qui est aussi une morale (nervosité du style, balance entre naïveté et ironie, respiration toute italienne du rythme), donne tout son éclat à ce roman qui est celui d’un apprentissage. Les leçons d’imprudence de sa mère, d’engagement de son frère de lait, guident un héros qui, d’épreuves en rencontres dessillant son regard, se déleste de la médiocrité, se dépouille du faux, fait du vertige son équilibre et conquiert une liberté altière. Épurés de toute sentimentalité, Angelo avec Pauline, tranchants et tendres, trouvent dans le « chaudron » du choléra à connaître qui ils sont. Chacun, rassemblé, peut dès lors continuer solitaire sa marche dans l’avenir.

Le Hussard sur le toit domine le « cycle du Hussard », projeté par Giono en 1945, et dont restent trois autres romans, qui sont autant de perspectives fragmentaires et étoilées, ouvertes en amont et en aval : Mort d’un personnage (1948, sur la vieillesse inguérissable de Pauline), Le Bonheur fou (1957, sur les aventures d’Angelo dans les guerres révolutionnaires italiennes) et Angelo (1958, sur l’arrivée du hussard en France).

Le Hussard sur le toit a été porté à l’écran en 1995 par Jean-Paul Rappeneau, sur un scénario de Jean-Claude Carrière, et avec, dans les rôles principaux, Juliette Binoche et Olivier Martinez.

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Lecture d’un extrait

Même s’il emprunte au roman d’aventures la couleur et la vivacité de son style, Le Hussard sur le toit est essentiellement une méditation sur le sens et les valeurs de la vie. Dans ce récit de l’initiation d’un homme, qu’une épidémie de choléra envoie à la rencontre de sa nature et de sa vérité, Giono analyse en effet la maladie — métaphore de la guerre — comme une fatalité, un mal jeté sur l’individualisme et la méchanceté humaine, auquel seuls ceux qui ont le sens du devoir commun et de la générosité échapperont.

[…] Qui soutiendra que la foudre bleuâtre pleine de paons sauvages de la jouissance s’est abattue des milliers de fois sur cet organisme sans laisser de traces ? Ne sont-elles pas celles que je vois ? Fermons la parenthèse.
Non, mademoiselle, je n’ai pas parlé de cœur : ouvrage de dame. C’est un lion que nous portons brodé sur la chemise. Dans mes décombres, rien de semblable. À l’endroit que vous m’indiquez je trouve une pompe aspirante et refoulante qui fait son petit boulot et quand elle ne le fait plus, on s’en aperçoit. Laissez saint Vincent de Paul et compagnie tranquille. Il vient d’ailleurs. Il vient de l’océan violet. Il émerge des eaux profondes tout luisant de ce sucre étrange cher à Claude Bernard. C’est une variation de « Vénus tout entière à sa proie attachée ». Je vous fabrique de la clémence d’Auguste à ne plus savoir qu’en faire avec du suc gastrique et don Juan ne me demande qu’une seconde d’inattention dans mes dosages. Le libre arbitre est un manuel de chimie.
Il attendait de leur part un sursaut d’orgueil. Il ne venait pas, non, vraiment ? Remarquez que votre soi-disant humilité est simplement paresse de la digestion, près d’un bon feu, après déjeuner, par un temps extraordinaire (qui continue, si je ne m’abuse ; qui ne fait que croître et embellir même). Et aussi, il ne se le dissimulait pas et ne le dissimulait à personne, le plaisir évident qu’on prenait toujours à l’entendre discourir sur ce sujet. Mais en vous-mêmes vous pensez très fortement n’avoir rien de commun avec ces combinaisons chimiques. Vous caressez subrepticement le lion brodé sur votre chemise. C’est la fleur de votre sein, d’ailleurs, qui est dessous, et la fleur des seins est, pour les deux sexes, très sensible.
Eh bien, il ne voulait pas le leur laisser ignorer plus longtemps : le choléra n’est pas une maladie, c’est un sursaut d’orgueil. Un sursaut d’orgueil à la mesure des grands fonds, des vastes étendues dont il avait parlé tout à l’heure ; à la mesure des possibilités étranges de ces étendues et de ces abîmes : une hypertrophie de la fioriture (si l’on pouvait s’exprimer ainsi) ; un orgue de Barbarie à la mesure d’une chimie démesurée ; le lion brodé qui s’appuie sur la fleur de votre sein et soudain prend corps, et des proportions antédiluviennes. Tout se terminant, d’ailleurs, dans l’inéluctable chimie. Mais quel beau feu d’artifice !
Savez-vous ce qu’il y a de mieux en fait de planche anatomique ? C’est une carte de géographie, une carte du Tendre avec des Indes orientales en vrai. Il est à la fois minuit à Paris, cinq heures du matin à Ceylan, midi à Tahiti et six heures du soir à Lima. Pendant qu’un chameau agonise dans les poussières du Karakoroum, une grisette boit du champagne au Café Anglais, une famille de crocodiles descend l’Amazone, un troupeau d’éléphants traverse l’Équateur, une vigogne chargée de borate de soude crache à la figure de son cornac sur un sentier des Andes, une baleine flotte entre le cap Nord et les Lofoten et c’est la fête de la Vierge en Bolivie. Le globe terraqué roule, on ne sait pourquoi ni comment, dans la solitude et les ténèbres.
Nouvelle parenthèse ; parlons à bâtons rompus ; allons tout chercher à droite et à gauche. Avez-vous examiné de près cette pièce de feu d’artifice appelée : soleil ? Qu’est-ce que c’est ? Tout simplement du carton, de la poudre, des rayons de bois et du fil de fer. Le carton qui mettra vingt ans, cent ans, mille à vivre sa vie de carton. Triste chose que la vie du carton ! Qu’il soit bleu, jaune, rouge ou vert (les couleurs ne me gênent pas, je les admets toutes) ou gris, la vie du carton ne vaut pas tripette. Or, Champollion a trouvé du carton en Égypte et qui vivait cette vie-là depuis trois mille ans (il continue actuellement cette vie-là dans une vitrine). Les amours et les joies du carton, les souffrances et les peines du carton : imaginez-vous ça ? Mais allumez la cartouche de carton sur la place du village. Quel soleil ! Chacun crie : « Ah ! ah ! »
Sursaut d’orgueil. À ce moment-là, plus rien ne compte que le sursaut et que l’orgueil ; tout éclate : famille et patrie. Tristan s’est bouté le feu à lui-même, il pète littéralement dans sa peau, et Juliette aussi, et Antoine et Cléopâtre, et tout le saint-frusquin. Chacun pour soi. Je t’aime et tu m’aimes ; c’est bien beau mais, qui me donnera les raisons de persister dans ces compromis, ces demi-mesures et ces petites morts puisque des abîmes de mon foie émergent les meilleures raisons du monde pour devenir.
Trêve de plaisanterie ! On lui avait fait l’honneur, je crois, de l’interroger sur le choléra ; il était maintenant prêt à répondre.
Entrez, entrons dans ces cinq à six pieds cubes de chair qui va devenir cholérique, de chair en proie au prodrome de ce cancer de la raison pure, de chair fatiguée des détours que lui fait prendre sa matière grise, qui raisonne soudain à l’aide de ses mystères et met les bouchées doubles.
Qu’est-ce qui s’est passé au début ? Personne ne peut nous le dire. Sans doute après coup une vague solitaire haute de quinze à vingt mètres, longue de sept à huit cent mille courant à la vitesse de deux nœuds seconde a parcouru l’océan plat comme la main. Avant, après, l’avril reste en fleur sur les eaux. Ni grondement ni écume, il n’y a pas de brisants ni d’amer dans ces vastes étendues profondes qui ne s’étonnent de rien. C’est de l’eau qui se déplace dans de l’eau et pas de conscience pour s’en apercevoir.
Jusque-là tout est commencé, rien n’est changé. Adolphe, Marie ou François sont toujours à vos côtés et vous aiment (ou vous détestent). C’est l’affaire de trois secondes.
Il voulait, disait-il, donner une description, même approximative, si je ne peux pas plus, hélas, de la façon dont enfin la conscience humaine se sentait alors dépouillée de toutes ses joies. Le souvenir même en est effacé. Il compara ces joies à des oiseaux. Les migrateurs d’abord, ceux qui réjouissent les contrées les plus diverses suivant l’époque et la saison et en particulier les fameux paons sauvages. Paons de haut vol, capables de darder leurs triangles de fuite plus rapidement que les grèbes, les pluviers, les bécasses, les canards verts et les tourdres.
De toute cette oisellerie et qui s’enfuit, non pas vers l’horizon mais vers le zénith, le ciel est plein, il en déborde. Il y en a tant qu’il en est embarrassé, que ses hauteurs s’engorgent, qu’il en souffre.
C’est le moment où le visage du cholérique reflète cette stupeur dite caractéristique. Ses joies exténuées sont aujourd’hui terrifiées par autre chose que par leur faiblesse ; par on ne sait quoi qu’elles fuient jusqu’au-delà du nord parfait où elles disparaissent. Oh ! mon Dieu, Adolphe ou Marie, ou François, qu’est-ce que tu as ? Il a qu’il crève, en parlant poliment, qu’il crève d’orgueil. Il se moque bien désormais de la chair et de la chair de sa chair. Il suit son idée.
Quelquefois cependant une main s’accroche encore à un tablier, au revers d’un habit, ou d’un ami, ou d’une amie. Mais les oiseaux sédentaires : les passereaux, les moineaux, les mésanges, les rossignols (à considérer, les rossignols ! Combien de gens s’en contentent, surtout pendant les nuits de mai) tout ce qui se nourrit d’ordures, de déchets, de vermisseaux et d’insectes qu’on trouve toujours sur place rien qu’en sautillant, toutes les joies sédentaires foutent le camp. Elles apprennent d’un seul coup la façon de s’organiser en triangles de haut vol. La peur donne des ailes et de l’esprit. Le jour noircit. La stupeur ne suffit plus ; il faut chanceler, s’abattre où qu’on soit : à table, dans la rue, dans l’amour, dans la haine et s’occuper de choses beaucoup plus intimes, personnelles et passionnantes.
Il considérait qu’Angelo était un spécimen à peu près parfait du chevalier le plus attentif et le plus charmant. Vous avez réussi à m’intéresser et, j’ose le dire même, à me séduire rien que dans les démêlés avec votre culotte, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde. Quant à mademoiselle, il avait toujours été à la merci de ces petits visages en fer de lance. Mais quel était le but formel de tout cela ? Le péricarde rempli d’une humeur sanguinolente, le tissu cellulaire parsemé d’un lacis variqueux plein d’un sang noir liquéfié, le bas-ventre météorisé (notez le mot), la bile noire, le poumon blanc, les bronches rousses et écumeuses en apprennent plus d’un seul coup à leur cervelle que mille ans de philosophie. Or, c’est précisément dans cet état que nous trouverons l’intérieur d’Adolphe, de Marie et de François vidés d’oiseaux. Ou de vous-même, si le cœur vous en dit.
Si tout était là, la vérité serait à la portée de toutes les bourses, à la merci d’un miracle, mais on ne peut pas n’allumer que la moitié d’un soleil quand le feu est aux poudres.

(Jean Giono, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », chapitre 13, 1977)

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