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La fatalité

Qu’est-ce que la fatalité ?

Cette puissance souveraine, antérieure et supérieure aux hommes et aux dieux, et dont les arrêts immuables personnifiaient les forces aveugles de la nature, la Fatalité jouait un trop grand rôle dans la mythologie païenne, pour ne pas passer, dès l’origine, dans la littérature qui naît de la religion, et vit si longtemps de ses doctrines et de ses légendes. Le dogme de la fatalité plane, en effet, sur tous les poèmes d’Homère. L’accomplissement de la volonté divine est le premier et le dernier mot de l’Iliade (liv. I, v. 5). Le destin soustrait à la fois l’action et les acteurs aux lois ordinaires de la nature et de l’humanité. Les dieux ne disposent pas seulement des événements, mais aussi des sentiments et des pensées. Non contents de donner la victoire aux partis qu’ils favorisent, ils accordent ou refusent les qualités ou les vertus qui la déterminent. Ce sont eux qui inspirent le courage, la prudence, gages du succès, ou la lâcheté, l’orgueil, causes de ruine. À ceux qu’ils veulent perdre, ils envoient la démence, suivant la traduction latine proverbiale d’un vers d’un tragique grec inconnu : « Quos vult perdere Jupiter dementat prius. » (qui veut dire : Jupiter commence par ôter la raison à ceux qu’il veut perdre).

Mais les dieux eux-mêmes sont soumis à ce destin dont ils sont les instruments à l’égard des hommes, et leur volonté trouve en lui une barrière insurmontable. Jupiter lui-même ne peut accorder ni aux prières des hommes, ni aux opportunités des autres immortels, ni à ses propres désirs, de changer ou de suspendre le cours de la destinée.

La fatalité des Anciens

Telle est la fatalité qui règne sans réserve dans toutes les œuvres primitives du génie grec, dans les poèmes philosophiques comme dans l’épopée, dans la prose naissante comme dans l’antique poésie, dans Hérodote comme dans Homère. Mais c’est surtout au théâtre qu’elle trouve son domaine. La tragédie, qui a fait partie du culte, reste longtemps imprégnée de tous les sentiments dont il a été la première expression. Il faut voir comment l’idée du destin enveloppe toute l’œuvre eschyléenne. Il en est, en quelque sorte, le principal personnage ; il domine les autres et les conduit. L’Orestie n’est que la mise en scène de la fatalité, qui dans Agamemnon, accomplit le crime, dans les Choéphores le venge, et dans les Euménides règle l’expiation. Eschyle, tout entier à la croyance antique, la laisse se développer librement et dans toute sa naïveté terrifiante.

Sophocle, déjà touché par la philosophie naissante, livre encore la scène à la fatalité ; mais dans Œdipe, comme dans Ajax, il sent le besoin de prêter aux hommes qu’elle poursuit des apparences de fautes qui expliquent leurs malheurs.

Avec Euripide, les sentiments humains sont rendus à leurs propres lois et, par leurs conséquences naturelles, décident des événements. La littérature des Latins, qui n’est qu’un écho de celle des Grecs, ne nous offre plus que le souvenir lointain du dogme homérique dans le tableau d’une société qui s’en affranchit. Ce que la fatalité païenne a inspiré de plus original aux poètes romains, c’est le cri de guerre de Lucrèce contre elle.

La fatalité des Modernes

Chez les modernes, la poésie, le théâtre, le roman, n’ont plus connu cette domination souveraine de la fatalité, que les chrétiens du Moyen Âge traitent dédaigneusement de destin à la turque. Elle a pourtant essayé de reparaître sous deux formes bien différentes, tantôt en s’inspirant des dogmes de la Providence, de la prédestination et de la grâce, tantôt en se rattachant à une théorie toute physiologique du fatalisme des passions. Sous la première forme, cette demi-fatalité nous a valu, dans la chaire et la philosophie de l’histoire, depuis saint Augustin et Paul Orose, ces pompeux développements de l’axiome : « L’homme s’agite et Dieu le mène », dont Bossuet nous a laissé le classique idéal. Elle nous a valu au théâtre les coups d’éclat de la grâce de Polyeucte, la figure hautaine de Joad, qui appelle sur les ennemis de Dieu et les siens

Cet esprit d’imprudence et d’erreur,
De la chute des rois funeste avant-coureur

et surtout cet immortel chef-d’œuvre de Phèdre, dont l’héroïne coupable se voyait absoudre par l’austérité janséniste ; car si l’on doute qu’Arnauld ait dit : « C’est une femme vertueuse à qui la grâce a manqué », il a certainement admiré avec Boileau,

la douleur vertueuse
De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse,

que, plus près de nous, Chateaubriand devait trouver si conforme à toute l’esthétique chrétienne.

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Quant à la fatalité des passions, elle ne devient absolue, dans le roman ou le théâtre moderne, que sous l’influence de théories excessives, plus médicales que littéraires, sur le tempérament et les relations anormales entre le physique et le moral de l’homme ; elle n’a sa place que dans des œuvres où la psychologie s’efface devant les études pathologiques. D’Homère et d’Eschyle à nos réalistes contemporains, la distance est grande et la chute profonde : la fatalité, l’ancienne souveraine des dieux et des hommes, n’est plus, avec quelques-uns de nos romanciers ou dramaturges, qu’une maladie, un accès d’hystérie, une névrose.

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