Julien Gracq

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Auteurs français

Julien Gracq

1910 – 2007

Julien Gracq, né le 27 juillet 1910 à Saint-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire) et mort le 22 décembre 2007 à Angers, est un écrivain français dont l’œuvre, très symbolique, vise à mener le lecteur dans un « éther romanesque » qui n’est autre que la projection du paysage intérieur des personnages. Traduites dans vingt-six langues, étudiées dans des thèses et des colloques, proposées aux concours de l’agrégation, publiées de son vivant dans la bibliothèque de la Pléiade, les œuvres de Julien Gracq ont valu à leur auteur une consécration critique presque sans équivalent à son époque.

→ À lire aussi : Au château d’Argol (1938). – Un beau ténébreux (1945). – Le Rivage des Syrtes (1951).

L’ermite de Saint-Florent

Photo de Julien Gracq.Né à Saint-Florent-le-Vieil, dans le Maine-et-Loire, Julien Gracq, de son vrai nom Louis Poirier, est un fils de commerçants. Lycéen brillant à Nantes (ville qu’il décrit dans La Forme d’une ville), il entre en hypokhâgne, au lycée Henri IV, à Paris, où il a comme professeur le philosophe Alain. Élève de l’École normale supérieure, il obtient son agrégation d’histoire-géographie (1934) et sort diplômé de l’École libre des sciences politiques de Paris (1933). Il préfère l’enseignement secondaire à la carrière universitaire, et devient professeur d’histoire-géographie à Nantes, puis à Quimper, tout en s’engageant politiquement en adhérant au Parti communiste français.

Mobilisé en 1939, prisonnier de guerre dans un stalag en Silésie, il est rapatrié pour raisons de santé en 1941. Cette expérience de la guerre est la matière d’Un balcon en forêt, publié en 1958.

À son retour, il retrouve un poste de professeur à Amiens, à Angers, puis à partir de 1947 à Paris, au lycée Claude-Bernard, où il enseigne jusqu’à sa retraite. Il a notamment pour élèves Jean-Edern Hallier, Jean-René Huguenin ou encore Roger Nimier.

Il retourne alors dans son village natal, où il mène une vie discrète, qui lui vaut le surnom d’« ermite de Saint-Florent ».

Un « éther romanesque »

Publiée sous un pseudonyme par souci de séparer l’homme et l’écrivain, l’œuvre de Julien Gracq, exigeante, commence avec Au château d’Argol (1938). Refusé par les Éditions Gallimard, le manuscrit est d’abord publié confidentiellement (150 exemplaires) par les Éditions José Corti, auxquelles Julien Gracq est resté fidèle jusqu’à la fin de sa vie. Ce « roman » (bien que l’auteur rejette l’appellation dans un « Avis au lecteur ») d’inspiration surréaliste met d’emblée en place l’univers gracquien à travers le primat du cadre — la Bretagne et la matière bretonne en l’occurrence — et de l’atmosphère sur l’intrigue. Le thème de l’attente et de la fascination exercée par les êtres passe au premier plan dans Un beau ténébreux (1945), récit tendu par l’angoisse d’un dénouement tragique.

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Dans un court pamphlet, La Littérature à l’estomac (1950), Julien Gracq fait le procès du mercantilisme et de la mondanité qui règnent dans la « République des Lettres », fustigeant la critique, le « vedettariat » des écrivains et les prix littéraires. Au nom de cette honnêteté intellectuelle, il refuse en 1951 le prix Goncourt pour Le Rivage des Syrtes. Chronique d’une guerre annoncée, le roman a pour cadre la seigneurie fictive d’Orsenna, sorte de Venise délabrée, vieille civilisation engloutie dans sa torpeur. On retrouve l’attente de l’ennemi, lancinante, dans Un balcon en forêt (1958), dont l’action se situe en 1940 dans un blockhaus des Ardennes. Ces quatre grands récits poétiques, auxquels s’ajoutent les trois nouvelles réunies sous le titre La Presqu’île (1970), tournent le dos à la littérature d’intrigue et d’analyse pour se développer en rêveries somptueuses, riches en images, au ton altier et au vocabulaire choisi.

Une voix poétique révélatrice

Julien Gracq organise aussi ses réflexions autour de l’évocation de sites familiers comme la Loire (Les Eaux étroites, 1976), de villes (Nantes dans La Forme d’une ville, 1985 ; Rome dans Autour des sept collines, 1988), ou d’autres lieux visités (Carnets du grand chemin, 1992). La pratique d’écriture, intimement liée aux goûts et antipathies littéraires, éclaire par ailleurs son œuvre critique, d’une rare acuité dans l’analyse : on lui doit une étude sur André Breton (1948), des articles et préfaces (réunis en 1961 dans Préférences), des réflexions variées comme dans Lettrines (1967-1974) et En lisant en écrivant (1981). Il est également l’auteur d’œuvres théâtrale (Le Roi pêcheur, 1945), poétique (Liberté grande, 1946), ou de nouvelles (La Presqu’île, 1970). Par ailleurs, l’écrivain, discret tout au long de sa vie, publie en 2002 une série de sept Entretiens retraçant 30 ans de travail, de recherche sur l’écriture. Certaines de ses œuvres ont été l’objet d’adaptations au cinéma, notamment sa nouvelle Le Roi Cophetua (La Presqu’île) adaptée par André Delvaux sous le titre Le Rendez-vous de Bray (1971), Un beau ténébreux (1971) porté à l’écran par Jean-Christophe Averty et Un balcon en forêt (1978) réalisé par Michel Mitrani.

Auteur de seulement dix-neuf ouvrages, il n’a jamais été édité en poche, mais a été honoré de son vivant d’une édition dans la prestigieuse collection de la « Bibliothèque de la Pléiade » (Gallimard). De nombreux contemporains ont salué l’inimitable qualité littéraire de cet écrivain, considéré comme l’un des plus important de son temps, notamment Michel Tournier qui affirme qu’il « a porté l’art de la critique littéraire à un niveau encore jamais atteint. […] Sa force d’analyse des œuvres, toujours lucide et souvent cruelle, se nourrit cependant d’un amour profond de la chose littéraire. Mais c’est dans ses romans et ses notes de voyages qu’il donne toute sa mesure […] il s’impose comme le plus grand paysagiste que nous ayons. Sa perception d’une province, d’une région, d’une ville, d’un fleuve ou d’un massif montagneux est inégalable. »

→ À lire : Le récit de voyage.

Extrait : Le Rivage des Syrtes

Histoire du long endormissement de la Seigneurie d’Orsenna face au vide de la mer des Syrtes, d’où pourrait venir un hypothétique envahisseur, mais aussi histoire d’un amour rongé par l’attente et l’incertitude de l’avenir — celui d’Aldo pour Vanessa, tous deux de vieille famille orsenienne —, Le Rivage des Syrtes est un somptueux poème romanesque, nourri d’images qui donnent au décor, aux personnages et à l’intrigue une dimension d’irréalité. Au centre de l’œuvre, le sommeil de Vanessa en son palais entouré d’« eau mouvante » entraîne Aldo en un long rêve éveillé.

[…] Je ne me sentais jamais tout à fait seul avec Vanessa ; au contraire, couché contre elle, il me semblait parfois de mes doigts pendants au bord du lit dans ma fatigue défaite sentir glisser avec nous l’épanchement ininterrompu d’un courant rapide : elle m’emportait comme à Vezzano, elle mettait doucement en mouvement sur les eaux mortes ce palais lourd — ces après-midi de tendresse rapide et fiévreuse passaient comme emportés au fil d’un fleuve, plus silencieux et plus égal de ce qu’on perçoit déjà dans le lointain l’écroulement empanaché et final d’une cataracte. Parfois, à mon côté, je la regardais s’endormir, décollée insensiblement de moi comme d’une berge, et d’une respiration plus ample soudain prenant le large, et comme roulée par un flot de fatigue heureuse ; à ces instants elle n’était jamais nue, mais toujours, séparée de moi, ramenait le drap d’un geste frileux et rapide jusqu’à son cou — son épaule qui soulevait le drap, toute ruisselante de sa chevelure de noyée, semblait écarter d’elle l’imminence d’une masse énorme : la longue étendue solennelle du lit l’enfouissait, glissait avec elle de toute sa nappe silencieuse ; dressé sur un coude à côté d’elle, il me semblait que je regardais émerger de vague en vague entre deux eaux la dérive de cette tête alourdie, de plus en plus perdue et lointaine. Je jetais les yeux autour de moi, tout à coup frileux et seul sous ce jour cendreux de verrière triste qui flottait dans la pièce avec la réverbération du canal : il me semblait que le flux qui me portait venait de se retirer à sa laisse la plus basse, et que la pièce se vidait lentement par le trou noir de ce sommeil hanté de mauvais songes. Avec son impudeur hautaine et son insouciance princière, Vanessa laissait toujours battantes les hautes portes de sa chambre : dans le demi-jour qui retombait comme une cendre fine du rougeoiement de ces journées brèves, les membres défaits, le cœur lourd, je croyais sentir sur ma peau nue comme un souffle froid qui venait de cette enfilade de hautes pièces délabrées ; c’était comme si le tourbillon retombé d’un saccage nous eût oubliés là, terrés dans une encoignure, comme si mon oreille dressée malgré moi dans l’obscurité eût cherché à surprendre au loin, du fond de ce silence aux aguets de ville cernée, la rafale d’une chasse sauvage. […]

(Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes, Paris, Librairie José Corti, 1951)

[📽 Vidéo] 15 citations choisies de Julien Gracq
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  • Tant de mains pour transformer ce monde, et si peu de regards pour le contempler ! (Lettrines)
  • Il y a des stylistes en gros et en détail: Balzac est un styliste en gros. (Lettrines)
  • Quand il n’est pas songe, et, comme tel, parfaitement établi dans sa vérité, le roman est mensonge… (Lettrines)
  • Quand on légifère dans la littérature, il faut avoir au moins la courtoisie et la prudence de dire aux œuvres « Après vous… » (Lettrines)
  • Ma vie m’apparut irréparablement creuse, le terrain même sur lequel j’avais si négligemment bâti s’effondrait sous mes pieds. (Le Rivage des Syrtes)
  • Le monde […] fleurit par ceux qui cèdent à la tentation. Le monde n’est justifié qu’aux dépens éternels de sa sûreté. (Le Rivage des Syrtes)
  • Je me sentais de la race de ces veilleurs chez qui l’attente interminablement déçue alimente à ses sources puissantes la certitude de l’événement. (Le Rivage des Syrtes)
  • Quand on ne peut plus soulever ce qu’on a fait, voilà le couvercle de la tombe. (Le Rivage des Syrtes)
  • Cette chose plus compliquée et plus confondante que l’harmonie des sphères : un couple. (Un beau ténébreux)
  • Que j’aimerais … qu’on serve les fatalités de sa nature avec intelligence: il n’y a pas d’autre génie. (Un beau ténébreux)
  • Si la littérature n’est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu’on s’en occupe. (En lisant en écrivant)
  • Notre idée de l’immortalité, ce n’est guère que la permission pour quelques-uns de continuer à vieillir un peu une fois morts. (Préférences)
  • La vérité flâne derrière le mensonge.
  • Le rassurant de l’équilibre, c’est que rien ne bouge. Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle pour tout faire bouger.

Bibliographie
  • Au château d’Argol (1938)
  • Un beau ténébreux (1945)
  • Liberté grande (1946)
  • André Breton, quelques aspects de l’écrivain (1948)
  • Le Roi pêcheur (1948)
  • La Littérature à l’estomac (1950)
  • Le Rivage des Syrtes (1951)
  • La Terre habitable (1951)
  • Prose pour l’étrangère (1952)
  • Un balcon en forêt (1958)
  • Préférences (1961)
  • Lettrines I (1967)
  • La Presqu’île (1970)
  • Lettrines II (1974)
  • Les Eaux étroites (1976)
  • En lisant en écrivant (1980)
  • La Forme d’une ville (1985)
  • Proust considéré comme terminus, suivi de Stendhal, Balzac, Flaubert, Zola (1986)
  • Autour des sept collines (1988)
  • Carnets du grand chemin (1992)
  • Entretiens (2002)
  • Plénièrement (Éditions Fata Morgana, 2006)
  • Manuscrits de guerre (2011)
  • Les Terres du couchant (2014)
  • Nœuds de vie, José Corti (2021)
  • La Maison, José Corti (2023)

Articles connexes

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Un beau ténébreux

En lisant, en écrivant

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