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Auteurs français

Fénelon

1651 – 1715

Le plus libre de tous les hommes est celui qui peut être libre dans l’esclavage même.

(Fénelon, Les Aventures de Télémaque, 1699)

Présentation

François de Salignac de La Mothe-Fénelon est né le 6 août 1651 au château de Fénelon à Sainte-Mondane (Quercy, aujourd’hui la Dordogne) et mort le 7 janvier 1715 à Cambrai. Ses études, commencées au château paternel et à l’université de Cahors, se terminent à Paris, au collège du Plessis, puis au séminaire de Sainte-Sulpice. Pendant son parcours, il s’oppose à Bossuet et tombe en disgrâce lors de la querelle du quiétisme, et surtout, après la publication de son roman, Les Aventures de Télémaque (1699), considéré comme une critique de la politique de Louis XIV.

Le missionnaire
Portrait de Fénelon par Joseph Vivien (XVIIIe siècle).

Portrait de Fénelon par Joseph Vivien (XVIIIe siècle).

Ordonné prêtre à 24 ans, il s’enthousiasme pour une mission au Levant et en Grèce, mais son ardeur de missionnaire se trouvera bientôt à s’exercer dans son propre pays. En 1678, en effet, Fénelon est nommé supérieur de la congrégation des Nouvelles Catholiques, jeunes filles protestantes récemment converties qu’il faut diriger et entretenir dans la foi. Il déploie dans cette mission la souplesse d’un remarquable directeur de conscience.

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De 1685 à 1687, à la demande de Bossuet qui l’a déjà distingué, il assume la tâche difficile de diriger une mission auprès des protestants de Saintonge, soumis extérieurement au catholicisme au lendemain de la Révolution de l’Édit de Nantes. Sans être un apôtre de la tolérance à la manière des « philosophes », comme on l’a cru au XVIIIe siècle, il préfère agir par la douceur et user de sa séduction naturelle, car il doute de l’efficacité de la contrainte. Il s’acquitte de sa mission au mieux de la religion et des intérêts royaux.

Le précepteur

Déjà recherché pour ses brillantes qualités, il était devenu le véritable directeur spirituel des duchesses de Beauvilliers et de Chevreuse, filles de Colbert, et même de Mme de Maintenon. À son retour de Saintonge, il imprime le Traité de l’Éducation des Filles (1689), écrit quelques années avant pour la duchesse de Beauvilliers. Aussi en 1689, quand le duc de Beauvilliers est désigné comme gouverneur du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, Fénelon est nommé précepteur du prince. L’élève était violent, orgueilleux, excessif, mais sensible et plein d’intelligence. À l’exemple de Bossuet, Fénelon rédige lui-même des ouvrages pédagogiques, mais mieux adaptés à l’esprit d’un enfant : les Fables, les Dialogues des morts et surtout Télémaque. Sa carrière s’ouvrait donc sous de brillants auspices : nommé archevêque de Cambrai (1695), il continue à diriger son élève. Mais la condamnation du quiétisme, doctrine qui, depuis quelques années séduisait son âme mystique, allait briser son avenir.

L’affaire du quiétisme

Sous sa forme absolue, le quiétisme est la doctrine du prêtre espagnol Molinos, exposée dans sa Guide spirituelle (1675) et condamnée dès 1687 comme hérétique. Ce mysticisme pousse l’union totale avec Dieu jusqu’à rendre notre âme si étrangère au corps qu’elle n’est plus responsable des fautes qu’il peut commettre.

Mme Guyon et Fénelon

En France, Mme Guyon expose, notamment dans son Moyen court de faire oraison, une sorte de quiétisme atténué. Sans admettre l’irresponsabilité de l’âme dans les désordres du corps, elle fait consister la perfection spirituelle dans un acte continuel de contemplation et d’amour, un abandon total à Dieu qui aboutit à « l’état d’oraison ». Cet état de « quiétude » parfaite renferme à lui seul tous les actes de la religion : il dispense de toute réflexion sur Dieu, sur ses attitudes, sur Jésus-Christ ; il exclut le désir du salut, de la sanctification et la crainte de l’enfer : il rend inutile, et même nuisible à la parfaite contemplation, la pratique des prières vocales, de la confession, de la mortification et de toutes les bonnes œuvres.

Fénelon est séduit par cet amour de Dieu, si dépouillé de toute attache terrestre, où l’adoration, épurée du désir des récompenses et de la crainte des châtiments, était totalement désintéressée. Dès l’époque où il devient précepteur du duc de Bourgogne, il connaît Mme Guyon et l’introduit dans la petite société religieuse des duchesses de Beauvilliers et de Chevreuse. Mme de Maintenon, séduite à son tour, lui ouvre Saint-Cyr, et la maison devient presque entièrement quiétiste. Fénelon goûte lui-même les douceurs de « l’état d’oraison » et entretient avec Mme Guyon une correspondance qui nous révèle l’harmonie de ces deux âmes sur les cimes du mysticisme.

La Conférence d’Issy

Inquiet de cette effervescence du quiétisme à Saint-Cyr, l’évêque de Chartres en fait tout à coup chasser Mme Guyon (1693), à la surprise de Mme Maintenon, qui commence à se détacher de Fénelon. Ce dernier conseille à Mme Guyon de soumettre ses livres au jugement de Bossuet. L’évêque de Meaux voit une menace pour l’Église dans cette doctrine qui pouvait conduire à négliger les pratiques religieuses et les dogmes, à se passer de la hiérarchie ecclésiastique pour communiquer directement avec Dieu, dans une sorte de déisme. De son côté, Fénelon invoque l’autorité des grands mystiques comme sainte Thérèse et saint François de Sales. Finalement, la Conférence d’Issy (1691-1696) condamne trente-quatre propositions quiétistes et affirme les obligations du christianisme positif, tout en admettant, à la demande de Fénelon, les principes essentiels de la perfection mystique, atteinte exceptionnellement par quelques grands saints. La querelle paraît apaisée : Fénelon, nommé archevêque de Cambrai, est sacré par Bossuet en personne (1695).

Bossuet contre Fénelon
Portrait de Jacques-Bénigne Bossuet par Hyacinthe Rigaud.

Portrait de Jacques-Bénigne Bossuet par Hyacinthe Rigaud.

Pour préciser les articles d’Issy, Bossuet soumet à son adversaire son Instruction sur les États d’oraison ; mais Fénelon refuse d’approuver cet ouvrage qui attaque personnellement Mme Guyon. Si elle avait été maladroite dans l’expression de sa pensée, il se portait garant de sa ferveur et de la pureté de ses intentions : il se sentait engagé d’honneur à défendre cette femme abandonnée de tous ; dans les persécutions qu’elle subira par la suite, il lui restera toujours fidèle. Pour montrer que l’on atteignait le vrai mysticisme en prétendant condamner le faux, il publie les Explications des Maximes des saints (1697) et soumet lui-même son livre au jugement du pape. La lutte se livre alors sur deux plans : en France et à Rome.

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En France, c’est une guerre de brochure où les deux adversaires ne s’épargnent ni injures ni calomnies. Bossuet porte enfin un coup qu’il voulait décisif avec sa Relation sur le Quiétisme (1698). Fénelon reprend l’avantage avec la Réponse à la Relation de M. de Meaux ; ce dernier réplique par ses Remarques sur la Relation de M. de Cambrai ; à son tour Fénelon publie la Réponse aux Remarques… et Bossuet écrit encore un Dernier Éclaircissement.

À Rome, le représentant de Fénelon, l’abbé de Chanterac, aimable et doux mais peu dynamique, n’est guère de force contre l’abbé Bossuet (neveu de l’évêque) actif, intrigant et ambitieux. C’est Louis XIV qui précipita la disgrâce de Fénelon, lui enjoignant de s’exiler à Cambrai et lui retirant son préceptorat et son appartement à Versailles. Cédant à une sorte d’ultimatum, le pape condamne les Maximes des saints (1699). Fénelon se soumet solennellement, avec une humilité qu’il veut rendre édifiante : il a refusé de plier devant Bossuet, mais s’honore de s’incliner devant la décision du pape. Mais il ne se soumet jamais du fond du cœur. Sa carrière est brisée.

L’archevêque de Cambrai

Peu après cette condamnation, la publication de Télémaque, à la suite, prétend-il, de « l’infidélité d’un copiste », met le comble à sa disgrâce. Le livre est, en effet, considéré comme une satire de la cour et du gouvernement de Louis XIV.

Dès lors, Fénelon, exilé dans son diocèse, ne reparaît plus à la cour et se consacre à son rôle d’archevêque. Il soutient une controverse avec les jansénistes, écrit des lettres de direction, prêche le Carême, pratique si largement la charité qu’il mourra sans ressources. L’invasion qui ravage le pays lui fournit l’occasion de secourir les malheureux. Sa réputation de piété et de sainteté se répand jusqu’à Versailles.

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Cependant, tout espoir de rentrer en grâce n’est pas perdu. Il reste en relations avec le duc de Bourgogne : si l’évêque devient roi, le précepteur sera premier ministre. Pour le préparer à son futur « métier », Fénelon rédige l’Examen de conscience d’un roi, écho de la mystérieuse Lettre à Louis XIV écrite, semble-t-il, vers 1694, où la vérité sur la misère de la France et la nécessité de réformes libérales étaient exposées avec une extrême hardiesse. Brusquement, en 1711, la mort du Grand Dauphin élève le duc de Bourgogne au rang de Dauphin : tous les yeux se tournent vers Fénelon. Il rencontre le duc de Chevreuse à Chaulnes (en Picardie) et rédige avec lui les Tables de Chaulnes (1711), listes de réformes pour redresser le royaume. Peine perdue : quelques mois plus tard (février 1712), la mort du Dauphin vient dissiper ses rêves.

Désormais, Fénelon, désabusé, cherche une consolation dans la littérature. Il donne en 1714 la Lettre à l’Académie, publiée en 1716, et meurt en janvier 1715.

Les Aventures de Télémaque (1699)
Souvenirs antiques

Rédigé en 1695 et publié en 1699, Télémaque est un roman pédagogique. Le sujet même permettait au précepteur de réveiller dans l’esprit de son élève mille souvenirs d’Homère et de Virgile : mythologie, tempêtes, batailles, concours athlétiques, songes, descente aux enfers, descriptions riantes, images et comparaisons. Excellent helléniste, Fénelon imite les Anciens avec une grâce et une aisance souveraines, dans une prose poétique un peu trop molle et fleurie, mais au rythme toujours enchanteur.

En marge de l’Odyssée

Accompagné du sage Mentor (qui n’est autre que Minerve), Télémaque est à la recherche de son père. La tempête le jette sur l’île de Calypso. Il fait à la déesse, laissée inconsolable par le départ d’Ulysse, le récit de ses aventures. Nous le voyons en Sicile où il échappe à la mort, en Égypte où il étudie la sage administration de Sésostris, à Tyr où il admire la prospérité d’un peuple de commerçants, puis échappe par miracle à la tyrannie du cruel Pygmalion. Après avoir résisté, grâce aux conseils de Mentor, aux dangereuses voluptés de Chypre, l’île de Vénus, il reprend la mer et aperçoit un magnifique spectacle.

Le char d’Amphitrite

Cette brillante description, où les souvenirs les plus charmants de l’Antiquité fécondent l’imagination de l’auteur, évoque pour nous tout un aspect de l’art Louis XIV : la peinture de Lebrun, par exemple. On notera d’abord ici la richesse et la grâce du tableau, avec, il est vrai, quelque tendance à la surcharge. On étudiera surtout le caractère « antique » (et plus spécialement grec) de la description, dû au symbolisme mythologique des détails et à la couleur même du style.

Traité d’éducation royale

Mentor enseignant à Télémaque l’art de régner, c’est Fénelon préparant le duc de Bourgogne au métier de roi. Sa pensée politique est celle de la Lettre à Louis XIV, de l’Examen de conscience d’un roi et des Tables de Chaulnes.

• La pensée politique
Précurseur de Montesquieu, Fénelon combat l’absolutisme : le roi doit se soumettre aux lois et associer la nation à son autorité. Les Tables de Chaulnes accordaient aux États généraux des pouvoirs politiques très étendus, « pour abolir tous privilèges, toutes lettres d’État (de cachet) abusives ».
Précurseur de Voltaire, il enseigne l’amour de la paix. Il insiste en chrétien sur la fraternité des hommes ; il revient sans cesse sur l’injustice et les méfaits de la guerre : « La guerre épuise un État et le met toujours en danger de périr, lors même qu’on remporte les plus grandes victoires… On dépeuple son pays, on laisse les terres presque incultes, on trouble le commerce, mais, ce qui est bien pis, on affaiblit les meilleures lois et on laisse corrompre les mœurs » (Livre XI). Fénelon conseille même un arbitrage international pour éviter la guerre (Livre XVII).
Pour rendre les peuples heureux, sa grande idée, c’est le développement de l’agriculture et l’abandon du luxe corrupteur, en faveur d’une vie saine et de mœurs rustiques, conformes « aux vraies nécessités de la nature ». C’est déjà du Rousseau.

• La satire indirecte
Les contemporains ont vu dans la critique des mauvais rois (en particulier dans le portrait d’Idoménée) la satire de Louis XIV, de son despotisme, de son amour du luxe, de sa passion de la guerre. Ces critiques sont, en effet, celles que Fénelon adressait au monarque. Il préparait son disciple à régner autrement.

Le meilleur gouvernement

Mentor vient d’exposer à Télémaque la vie « simple, frugale et laborieuse » qui assure le bonheur des Crétois ; il définit maintenant le sage gouvernement par lequel Mentor leur a donné la prospérité. C’est l’idéal politique dont Fénelon veut pénétrer le duc de Bourgogne. Cette conception reprend en partie l’idéal chrétien de Bossuet, mais annonce aussi la définition libérale du gouvernement monarchique selon Montesquieu, ce qui explique l’engouement des philosophes du XVIIIe siècle pour Fénelon. La satire indirecte de l’égoïsme et du despotisme du Roi-Soleil apparaît nettement par la comparaison avec les fragments de la Lettre amoureuse à Louis XIV cités en note, dont on pourra apprécier la hardiesse et la sévérité.

La Lettre à l’Académie (1714)

Dans la Lettre à l’Académie (1714), Fénelon, proposant aux académiciens un programme de travaux, saisit cette occasion d’exposer ses idées sur la langue, l’éloquence, la poésie, l’histoire, la Querelle des Anciens et des Modernes.

L’éloquence et la poésie

Apres les projets de Dictionnaire (I) et de Grammaire (II), Fénelon expose un Projet d’enrichir la langue (III), trop appauvrie depuis Malherbe. Il voudrait multiplier les vocables et les synonymes, par la formation de mots composés et l’emprunt de termes harmonieux aux langues étrangères.

• Projet de rhétorique
Dans ce chapitre IV, Fénelon montre la supériorité des orateurs anciens formés à l’éloquence par leurs institutions démocratiques. Hostile au genre fleuri et plein d’ornements, il veut une éloquence directe et spontané : « Je cherche un homme sérieux, qui me parle pour moi, non pour lui ; qui veuille mon salut, et non sa vaine gloire. L’homme digne d’être écouté est celui qui ne sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu… Il n’est point esclave des mots ; il va droit a la vérité. Il sait que la passion est comme l’âme de la parole. » La force d’un discours vient de son unité : « Tout le discours est un : il se réduit à une seule proposition mise au grand jour par des tours variés… Un ouvrage n’a une véritable unité que quand on ne peut en rien ôter sans couper dans le vif. »

• Projet de poétique
Au chapitre V, l’auteur commence par montrer le rôle civilisateur de la poésie, « plus sérieuse et plus utile que le vulgaire ne le croit ». Mais il déplore les difficultés de la versification : il faudrait, dit-il, mettre les poètes « un peu plus au large sur les rimes, pour leur donner le moyen d’être plus exacts sur le sens et sur l’harmonie. » Son goût poétique le porte à aimer les « beautés simples, faciles, claires et négligées en apparence » : le sublime lui-même devient chez lui « familier », « doux » et « simples ». Simplicité, naturel et aussi vérité : « Afin qu’un ouvrage soit véritablement beau, il faut que l’auteur s’oublie, et me permette de l’oublier ; il faut qu’il me laisse seul en pleine liberté… La poésie est sans doute une imitation et une peinture… L’art est défectueux dès qu’il est outré, il doit viser à la ressemblance… On croit être dans les lieux qu’Homère dépeint, y voir et y entendre les hommes… Les anciens ne se sont pas contentés de peindre simplement d’après la nature, ils y ont joint la passion et la vérité. » Homère et surtout Virgile représentent les sommets de cet art.

Le théâtre

• Projet d’un traité sur la tragédie
Fénelon critique la tragédie française « où l’on ne représente les passions corrompues que pour les allumer ». « On pourrait donner aux tragédies une merveilleuse force, sans y mêler cet amour volage et déréglé qui fait tant de ravages », témoin la tragédie grecque (Sophocle), « entièrement indépendante de l’amour profane ». L’auteur condamne la fade galanterie de Corneille (Œdipe) et même de Racine (Hippolyte, dans Phèdre), l’enflure dans Cinna (Acte I, scène 1) et dans Phèdre (récit de Théramène), la noblesse et l’emphase excessives : « Tout homme doit toujours parler humainement ».

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• Projet d’un traité sur la comédie
Aristophane et Plaute n’ont pas su éviter la « basse plaisanterie ». Térence sait être passionné, tout en restant simple, « vif et ingénu » ; mais Fénelon a le courage de lui préférer Molière.

L’histoire

Le projet d’un traité sur l’histoire est riche d’intuitions et de vues prophétiques. Fénelon exige d’abord l’impartialité : « Le bon historien n’est d’aucun temps ni d’aucun pays : quoi qu’il aime sa patrie, il ne la flatte jamais en rien… Il évite également les panégyriques et les satires. » Point d’érudition excessive ni de détails inutiles ; l’essentiel est de créer l’impression de vie et de réalité : « Sans les circonstances, les faits demeurent comme décharnés : ce n’est que le squelette d’une histoire. » Les principales qualités du récit historique sont l’ordre qui crée la clarté, et la simplicité du style : « L’histoire perd beaucoup à être parée. » Mais l’idée la plus originale porte sur la couleur historique.

Molière

MolièreFénelon est un des premiers écrivains à rendre aussi solennellement hommage à Molière : il n’hésite pas à le placer au-dessus des Anciens. Il est difficile de souscrire à toutes ses réserves, mais il faut avoir lu l’âpre critique de Bossuet pour apprécier le courage de ce prêtre qui s’efforce de porter sur Molière un jugement impartial.

Il faut avouer que Molière est un grand poète comique. Je ne crains pas de dire qu’il a enfoncé plus avant que Térence dans certains caractères ; il a embrassé une plus grande variété de sujets ; il a peint par des traits forts presque tout ce que nous voyons de déréglé et de ridicule. Térence se borne à représenter des vieillards avares et ombrageux, de jeunes hommes prodigues et étourdis, des courtisanes avides et imprudentes, des parasites bas et flatteurs, des esclaves imposteurs et scélérats. Ces caractères méritaient sans doute d’être traité suivant les mœurs des Grecs et des Romains. De plus, nous n’avons que six pièces de ce grand auteur. Mais enfin, Molière a ouvert un chemin tout nouveau. Encore une fois, je le trouve grand : mais ne puis-je pas parler en toute liberté de ses défauts ?
En pensant bien, il parle souvent mal. Il se sert des phrases les plus forcés et les moins naturelles. […] J’aime bien sa prose que ses vers. Par exemple, L’Avare est moins mal écrit que les pièces sont en vers. Il vrai que la versification française l’a gêné ; il est vrai même qu’il a mieux réussi pour les vers dans L’Amphitryon, où il a pris la liberté de faire des vers irréguliers. Mais en général, il me paraît, jusque dans sa prose, ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions. […]
Un autre défaut de Molière, que beaucoup de gens d’esprit lui pardonnent, et que je n’ai garde de lui pardonner, est qu’il a donné un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu. Je comprends que ses défenseurs ne manqueront pas de dire qu’il a traité avec honneur la vraie probité, qu’il n’a attaqué qu’une vertu chagrine et qu’une hypocrisie détestable. Mais, sans entrer dans cette longue discussion, je soutiens que Platon et les autres législateurs de l’Antiquité païenne n’auraient jamais admis dans leur République un tel jeu sur les mœurs.
Enfin, je ne puis m’empêcher de croire avec M. Despéraux que Molière, qui peint avec tant de force et de beauté les mœurs de son pays, tombe trop bas quand il imite la badinage de la Comédie italienne.

(Lettre à l’Académie, chap. VII)

La couleur historique

Pour saisir l’originalité de ses idées, on se souviendra que, pendant tout le XVIIIe siècle encore jusqu’à Talma, les Romains et les Grecs des tragédies porteront des costumes plus modernes qu’antiques. Fidèle à son principe de la vérité et du naturel dans l’art, Fénelon a eu le sens des différences entre les peuples, entre les époques : il annonce Voltaire, Chateaubriand, Augustin Thierry. L’idée d’étudier l’évolution des institutions fait de lui un précurseur de Guizot et de Fustel de Coulanges.

Le point le plus nécessaire et le plus rare pour un historien est qu’il sache exactement la forme du gouvernement et le détails des mœurs de la nation dont il écrit l’histoire, pour chaque siècle. […]
Notre nation ne doit point être peinte d’une façon uniforme : elle a eu des changements continuels. Un historien qui représentera Clovis environné d’une cour polie, galante et magnifique, aura beau être vrai dans les faits particuliers ; il sera faux pour le fait principal des mœurs de toute la nation. Les Francs n’étaient alors qu’une troupe errante et farouche, presque sans lois et sans police, qui ne faisait que des ravages et des invasions. Il ne faut pas confondre les Gaulois polis par les Romains avec ces francs si barbares…
Les changements dans la forme du gouvernement d’un peuple doivent être examinés de près… Les mœurs et l’état de tout le corps de la nation ont changé d’age en age. Sans remonter plus haut, le changement de mœurs est presque incroyable depuis le règne de Henri IV.

(Lettre à l’Académie, chap. VIII)

Bibliographie
  • Traité de l’éducation des filles (1687)
  • Traité du ministère des pasteurs (1688)
  • Réfutation du système du père Malebranche sur la nature et la grâce (1688)
  • Lettre à Louis XIV (1693)
  • Explication des maximes des saints sur la vie intérieure (1697)
  • Les Aventures de Télémaque (1699)
  • Fables composées pour l’éducation du duc de Bourgogne (1700)
  • Dialogues des morts (1712)
  • Lettre sur les occupations de l’Académie (1714)
  • Démonstration de l’existence de Dieu, tirée de la connaissance de la Nature et proportionnée à la faible intelligence des plus simples (1712), et avec une deuxième partie, 1718, souvent réimprimé, notamment en 1810 avec notes de Louis-Aimé Martin
  • Fables et opuscules pédagogiques (1718)
  • Dialogues sur l’éloquence, avec une Lettre à l’Académie française, (1718)
  • Examen de la conscience d’un roi (pour le duc de Bourgogne), imprimé seulement en 1734
  • Sermons, qui pour la plupart furent prêches d’abondance
  • Lettres spirituelles
📽 15 citations choisies de Fénelon
Citations choisies
  • La curiosité des enfants est un penchant de la nature qui va comme au-devant de l’instruction ; ne manquez pas d’en profiter. (Traité de l’éducation des filles)
  • D’ordinaire, ceux qui gouvernent les enfants ne leur pardonnent rien, et se pardonnent tout à eux-mêmes. (Traité de l’éducation des filles)
  • Toutes les guerres sont civiles, car c’est toujours l’homme contre l’homme qui répand son propre sang. (Dialogues des morts)
  • Le plus libre de tous les hommes est celui qui peut être libre dans l’esclavage même. (Les Aventures de Télémaque)
  • Ceux qui n’ont jamais souffert ne savent rien ; ils ne connaissent ni les biens ni les maux ; ils ignorent les hommes ; ils s’ignorent eux-mêmes. (Les Aventures de Télémaque)
  • Les plaisirs pris sans modération abrègent plus les jours des hommes que les remèdes ne peuvent les prolonger. (Les Aventures de Télémaque)
  • Ceux qui craignent Dieu n’ont rien à craindre des hommes.
  • Un ami malheureux est plus propre qu’un autre à soulager les peines que nous éprouvons.
  • L’homme s’agite, mais Dieu le mène. (Sermon pour la fête de l’Épiphanie)
  • Le cerveau des enfants est comme une bougie allumée dans un lieu exposé au vent : sa lumière vacille toujours. (De l’éducation des filles)
  • La science la plus difficile est de désapprendre le mal. (Antisthène)
  • Le vrai moyen de gagner beaucoup est de ne vouloir jamais trop gagner et de savoir perdre à propos. (Les Aventures de Télémaque)
  • Les hommes veulent tout avoir, et ils se rendent malheureux par le désir du superflu. (Les Aventures de Télémaque)
  • Quiconque ne sait pas souffrir n’a point un grand cœur. (Les Aventures de Télémaque)
  • Le bon esprit consiste à retrancher tout discours inutile, et à dire beaucoup en peu de mots. (Traité de l’éducation des filles)
  • Tout le genre humain n’est qu’une famille dispersée sur la face de toute la terre. (Les Aventures de Télémaque)
  • Quand tu seras le maître des autres hommes, souviens-toi que tu as été faible, pauvre et souffrant comme eux. (Les Aventures de Télémaque)
  • La passion est l’âme de la parole. (Discours)
  • La jeunesse ressent un plaisir incroyable lorsqu’on commence à se lier à elle. (Traité de l’éducation des filles)
  • Ce n’est pas difficile, c’est le beau que je cherche. (Lettre à l’Académie)
  • La guerre est un mal qui déshonore le genre humain. (Dialogue des morts)

Autres citations de Fénelon.

Articles connexes

Suggestion de livres


Les Aventures de Télémaque

Œuvres, tome 1

Œuvres, tome 2

Voyage dans l’île des plaisirs

Fénelon ou le génie méconnu

Lettre à Louis XIV

Traité de l’éducation des filles

Fénelon et Port-Royal


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