Jean Giraudoux

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Auteurs français

Jean Giraudoux

1882 – 1944

Les nations, comme les hommes, meurent d’imperceptibles impolitesses.

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(Jean Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu, 1935)

Jean Giraudoux est dramaturge et diplomate français qui, à partir de sa rencontre avec Louis Jouvet, se consacre avec succès à l’écriture théâtrale et est notamment l’auteur de La guerre de Troie n’aura pas lieu. Il est né le 29 octobre 1882 à Bellac dans la Haute-Vienne et mort le 31 janvier 1944 à Paris.

Une brillante carrière

Étude pour le portrait de Jean Giraudoux, 1924 par Jacques-Emile Blanche.

Né dans la Haute-Vienne, Jean Giraudoux est issu d’une famille modeste. Brillant élève, il entre en 1903 à l’École normale supérieure où, sous l’influence de son professeur Charles Andler, il se passionne bientôt pour la littérature allemande. En 1909, il publie un premier recueil de nouvelles : les Provinciales. L’année suivante, il est admis au concours des Affaires étrangères ; dès lors, il mène de front sa carrière diplomatique et son œuvre d’écrivain.

L’expérience de la Première Guerre mondiale, où il est blessé à deux reprises, le marque profondément. C’est en 1918, encore sous le choc de ces événements, qu’il fait paraître le roman autobiographique Simon le pathétique. Ce récit est suivi encore de deux romans, Suzanne et le Pacifique (1921), transposition au féminin du mythe de Robinson Crusoé de Daniel Defoe, et Siegfried et le Limousin (1922), qui aborde la question des relations franco-allemandes à travers la double identité du personnage principal, Jacques Forestier.

Ce n’est qu’après avoir ainsi exploré les possibilités du roman que Giraudoux, en 1927, découvre dans l’écriture dramatique sa véritable vocation. Louis Jouvet, directeur de la Comédie des Champs-Élysées, devient en effet cette année-là son collaborateur, ce qu’il devait rester pendant près de vingt ans. Dès 1928 a eu lieu la première représentation de Siegfried, pièce adaptée du roman du même titre, qui remporte un grand succès et qui marque la naissance d’un théâtre de texte, dense, littéraire, poétique.

Après Siegfried et jusqu’en 1944, Giraudoux écrit quinze pièces, dont treize sont mises en scène par Jouvet. Parmi elles, citons Amphitryon 38 (1929), Judith (1931), Intermezzo (1933) et surtout La guerre de Troie n’aura pas lieu (1935), une des plus célèbres, véritable plaidoyer en faveur de la paix. On peut citer aussi Électre (1937) et Ondine (1939), pièce inspirée d’une légende germanique.

Nommé Commissaire à l’information au début de la guerre, Giraudoux abandonne toutes ses fonctions officielles après 1940. Après la mort de son ami, Jouvet présente encore La Folle de Chaillot (1945).

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→ À lire : Sophocle : Électre.

Un théâtre d’un type nouveau

Le théâtre de Giraudoux se caractérise par une langue très travaillée, riche en néologismes comme en tournures archaïques, et par un ton à la fois grave et léger, souvent teinté d’humour, et qui mélange les registres tragique et comique. Hormis certaines pièces comme Intermezzo (1933), dont le sujet est totalement original, le dramaturge travaille habituellement à partir de canevas issus des récits mythiques ou légendaires de l’Antiquité classique ou de la Bible, qu’il actualise en leur donnant un éclairage neuf. Sa pièce Amphitryon 38 (1929) est de cette sorte puisqu’elle se présente comme la trente-huitième variation sur les mésaventures matrimoniales de ce général thébain.

Également inspirée de la mythologie grecque, La guerre de Troie n’aura pas lieu (1935), pièce en deux actes, reprend l’histoire de l’enlèvement d’Hélène par le pâtre troyen Pâris et de la guerre qui s’ensuit. Lorsque la pièce commence, les personnages, malgré les avertissements de Cassandre, ne peuvent croire qu’après l’enlèvement d’Hélène la guerre est inévitable.

Écrite dans une langue à la fois précieuse et fantaisiste, cette pièce est une réflexion sur la fatalité. Au moment où elle est représentée, les souvenirs encore proches de la Première Guerre mondiale et la menace d’un nouveau conflit avec l’Allemagne donnent à ce thème éternel un caractère terrible d’actualité pour les spectateurs.

Dans son théâtre, Giraudoux a su donner vie à un univers poétique fécond tout en abordant, avec finesse, une réflexion profonde sur son époque.

Amphitriyon 38 (1929)
Présentation

Amphitryon 38 est une comédie en trois actes de Jean Giraudoux, créée à la Comédie des Champs-Élysées le 8 novembre 1929, dans une mise en scène de Louis Jouvet.

Giraudoux propose une trente-huitième version de la célèbre légende thébaine d’Amphitryon. Jupiter, maître de l’Olympe, doit obtenir un fils d’Alcmène, épouse d’Amphitryon. Afin de la posséder, il prend une nuit l’apparence de ce dernier et loue les avantages des dieux. Il ne parvient cependant pas à séduire Alcmène parfaitement comblée par l’amour de son mari. Lors de la venue officielle du dieu, Alcmène fait le choix de mourir, plutôt que s’offrir volontairement à Jupiter. Dans une habile — mais sincère — conversation avec le dieu, elle lui offre son amitié. Ce sentiment inconnu le séduit, et il consent à ne pas user de sa force.

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Le poème de l’amour conjugal

Contrairement aux autres élues de Jupiter, Alcmène est une femme maîtresse d’elle-même, moderne et pleinement humaine, indépendante à l’égard du Ciel. Elle refuse le rêve et s’attache à un bonheur réel, elle représente la résistance aux sollicitations de l’imagination incontrôlée. Jupiter est sensible, malgré lui, à la parfaite union conjugale à laquelle il se heurte.

Refus de l’immortalité

Au contact de cette humaine exceptionnelle, heureuse de son sort, le maître des dieux est troublé. L’immortalité, rêve de tous les mortels, ne possède aucun attrait pour Alcmène. Loin de se sentir limitée dans sa quête du bonheur par sa condition même, elle choisit de vivre dans ce « terrible assemblage de stupeurs et d’illusions », dédaignant les assurances sur l’éternité offerte par le dieu.

La guerre de Troie n’aura pas lieu (1935)

La guerre de Troie n’aura pas lieu est une pièce en deux actes et en prose de Jean Giraudoux, représentée pour la première fois en 1935 dans une mise en scène de Louis Jouvet et publiée la même année.

Écrite dans un contexte politique menaçant (la montée du fascisme en Europe), la pièce apparaît comme une sinistre prémonition de la Seconde Guerre mondiale. La scène est transposée dans la Troie assiégée d’avant l’Iliade (Homère) : Hector, revenu de guerre et n’aspirant plus qu’à la paix, reçoit une délégation grecque réclamant le retour d’Hélène enlevée par son frère Pâris. Mais les efforts pacifistes d’Hector et du grec Ulysse pour mettre un terme au conflit restent vains face aux menées bellicistes des vieillards de la cité et des nationalistes, tels le barde troyen Démokos et le soudard grec Oiax, qui multiplient les provocations et refusent de laisser partir Hélène. Exaspéré par l’attitude de Démokos, Hector le transperce de son javelot, mais Démokos préfère accuser le grec Oiax du meurtre. Décidée par le destin, la guerre aura donc lieu, donnant raison à la prophétesse Cassandre contre la confiance de la femme d’Hector, Andromaque, qui a ouvert la pièce avec ces mots : « La guerre de Troie n’aura pas lieu ».

Dénonçant les absurdités de la guerre, cette pièce est certes une tragédie mais avec des accents de drame bourgeois et aussi de comédie, par son ton désinvolte, ses fantaisies anachroniques et son langage prosaïque jusqu’à la trivialité. Si les personnages perdent un peu de leur majesté, c’est que le tragique n’est pas à chercher dans la fatalité divine mais dans les forces obscures de l’humain. D’où la légitimité du combat d’Hector contre la notion de fatalité, d’où aussi le tragique de son échec.

Électre (1937)
Présentation

Électre est une tragédie en deux actes et un interlude de Jean Giraudoux. Achevée en février 1937, la pièce a été créée la même année au mois de mai par la troupe de Louis Jouvet.

→ À lire : Sophocle : Électre.

Des modèles : le mythe et les tragiques grecs

L’action se déroule dans l’unique décor des remparts d’Argos, se concentrant sur la nuit où Électre découvre la vérité au sujet de la mort, officiellement accidentelle de son père Agamemnon.

Le premier acte est un moment d’attente. On annonce l’étonnant mariage d’Électre avec un jardinier. Oreste, le frère, encore incognito, est dans la foule. Électre est d’emblée montrée comme un être à part, une jeune fille obsédée par la mort de son père et l’exil de son frère ; c’est pour les autres une « femme à histoires ». La haine éclate entre Électre et sa mère qui interdit finalement le mariage. Ce sont ensuite les retrouvailles émues d’Oreste et d’Électre. Après avoir interrompu le duo à plusieurs reprises, Clytemnestre reconnaît son fils. La nuit est le dernier moment de paix du frère et de la sœur.

Le second acte commence après une lamentation du jardinier abandonné, qui propose une réflexion sur la tragédie et les dieux. Cette tragédie trouve alors son accomplissement brutal. Les soupçons d’Électre sont nés dans la nuit. Sa mère doit avoir un amant, vraisemblablement l’assassin d’Agamemnon. Électre essaie alors d’interroger sa mère, laquelle se trahit en fin de compte. Mais l’assassin, Égisthe, reconnaît son crime. La cité d’Argos est alors attaquée. Le sort du pays réclame un roi ; il faudrait qu’Égisthe épouse Clytemnestre, puisqu’il n’est que régent. Électre ne l’admet pas et Oreste tue effectivement les deux coupables. La vengeance est accomplie, mais Argos est perdue.

« J’ai épousseté le buste d’Électre »

Giraudoux reste fidèle aux éléments essentiels du mythe, proposant par exemple un équivalent du chœur dans le personnage du mendiant. Électre est la figure du juste ou plutôt du justicier. Des différences se font cependant jour dans cette version qui est un vrai divertissement moderne. La pièce ne se fonde plus sur l’attente d’un dénouement catastrophique, mais sur une intrigue policière : l’enquête et la découverte du crime. D’autre part, Égisthe ne cherche pas à se défendre, ce qui nuance considérablement le personnage. La langue, qui mêle simplicité et tours plus littéraires, est un élément essentiel de modernité.

Une tragédie classique ?

Selon le mot de l’auteur, il s’agit d’une « tragédie bourgeoise » qui touche parfois au registre de la comédie. Des données tragiques sont escamotées sans ménagement, puisque Agamemnon est supposé avoir glissé dans sa baignoire. Une distance existe face à ces personnages. Demeurent pourtant la tradition des grandes familles maudites, le principe d’une catastrophe inévitable et de la destruction finale. On peut appréhender ces tensions en termes psychanalytiques de « complexe d’Électre ». L’héroïne souffre avant tout d’un déséquilibre affectif, se considère comme véritablement rivale de sa mère, pour qui son animosité est d’autant moins justifiée qu’elle ignore initialement son crime. Électre est une version moderne d’un drame familial.

Une pièce d’actualité ?

Électre évoque également les conflits politiques qui apparaissent dans les pays d’Occident au milieu des années trente (l’époque du Front populaire en France). La pièce laisse transparaître une dégradation de l’autorité de l’État, à travers le personnage d’Égisthe qui ne peut ni maintenir une autorité forte ni trouver sa légitimité. La guerre est également présente : la ville est menacée du dehors, ce qui ne peut que rappeler la situation internationale de l’époque. Mais l’on ne peut trouver ici les seules clefs de l’œuvre, d’autant plus que Giraudoux rend ambiguë toute prise de position : Égisthe est en partie réhabilité et Électre reste figée, orgueilleuse, inhumaine peut-être, sacrifiant la cité pour rendre sa justice et entraînant le désastre.

Ce désastre nous laisse d’ailleurs sur une dernière ambiguïté puisqu’il « s’appelle l’aurore » et mélange l’espoir à l’amertume.

📽 15 citations choisies de Jean Giraudoux
  • Le sport consiste à déléguer au corps quelques-unes des vertus les plus fortes de l’âme. (Le Sport)
  • Les femmes fidèles sont toutes les mêmes, elles ne pensent qu’à leur fidélité et jamais à leur mari. (Amphitryon 38)
  • Le plagiat est la base de toutes les littératures, excepté de la première, qui d’ailleurs est inconnue. (Siegfried et le Limousin)
  • Les hommes ont inventé la guerre pour y être sans les femmes et entre hommes. (Sodome et Gomorrhe)
  • O Dieu, si tu veux que jamais plus femme n’élève la voix, crée enfin un homme adulte ! (Sodome et Gomorrhe)
  • Dieu a laissé discuter un ange. Il a eu Satan. L’homme a laissé discuter sa femme. Il a eu la femme. (Sodome et Gomorrhe)
  • C’est horrible de vivre avec un être qui cache un cœur dans chaque objet de sa maison. (Sodome et Gomorrhe)
  • Le destin c’est simplement la forme accélérée du temps. (La guerre de Troie n’aura pas lieu)
  • Ceux qui ne voient que l’amour dans le monde sont aussi bêtes que ceux qui ne le voient pas. (La guerre de Troie n’aura pas lieu)
  • Vous nous ennuyez avec votre jeunesse. Elle sera la vieillesse dans trente ans. (La guerre de Troie n’aura pas lieu)
  • Il suffit de chanter un chant de paix avec gesticulations et grimaces pour qu’il devienne un chant de guerre. (La guerre de Troie n’aura pas lieu)
  • Quand on a découvert qu’un ami est menteur, de lui tout sonne faux alors, même ses vérités. (La guerre de Troie n’aura pas lieu)
  • Les gens ont pitié des autres dans la mesure où ils auraient pitié d’eux-mêmes. Le malheur ou la laideur sont des miroirs qu’ils ne supportent pas. (La guerre de Troie n’aura pas lieu)
  • Les nations, comme les hommes, meurent d’imperceptibles impolitesses. (La guerre de Troie n’aura pas lieu)
  • Les soldats qui défilent sous les arcs de triomphe sont ceux qui ont déserté la mort. (La guerre de Troie n’aura pas lieu)
  • Il est des vérités qui peuvent tuer un peuple. (Électre)
  • Les héros sont ceux qui magnifient une vie qu’ils ne peuvent plus supporter. (Pour Lucrèce)
  • L’humanité est une entreprise surhumaine. (Intermezzo)
  • Ce qu’aiment les hommes, ce que tu aimes, ce n’est pas connaître, ce n’est pas savoir : c’est osciller entre deux vérités ou deux mensonges. (Intermezzo)
  • Quand les adjectifs sortent du mot à la queue leu leu…, c’est que le mot vogue à sa perte. (Juliette au pays des hommes)
Bibliographie
Romans et nouvelles
  • Provinciales, 1909
  • L’École des indifférents (comprenant Jacques, l’égoïste ; Don Manuel, le paresseux ; Bernard, le faible Bernard), 1911
  • Lectures pour une ombre, 1917
  • Simon le Pathétique, 1918
  • Amica America, 1918
  • L’Adieu à la guerre, 1919, Grasset
  • Elpénor, 1919
  • Adorable Clio, 1920
  • Suzanne et le Pacifique, 1921
  • Siegfried et le Limousin, 1922
  • Juliette au pays des hommes, 1924
  • Hélène et Touglas ou les joies de Paris, 1925
  • Bella, 1926
  • Églantine, 1927
  • Aventures de Jérôme Bardini, 1930
  • La France sentimentale, 1932
  • Combat avec l’ange, 1934
  • Choix des élues, 1939
  • La Menteuse, publié à titre posthume en 1958

Œuvres diverses
  • Les Cinq Tentations de La Fontaine, 1938
  • Pleins pouvoirs, 1939
  • Littérature, 1941
  • Hommage à Marivaux, 1943
  • Visitations, 1947
  • Or dans la nuit, recueil posthume en 1969
  • Les Contes d’un matin
  • De pleins pouvoirs à sans pouvoirs, 1950
  • Pour une politique urbaine, 1947

Théâtre
  • Siegfried, 1928
  • Amphitryon 38, 1929
  • Judith, 1931
  • Intermezzo, 1933
  • Tessa, la nymphe au cœur fidèle adaptation Jean Giraudoux d’après Basil Dean et Margaret Kennedy, 1934
  • La guerre de Troie n’aura pas lieu, 1935
  • Supplément au voyage de Cook, 1935
  • L’Impromptu de Paris, 1937
  • Électre, 1937
  • Cantique des cantiques, 1938
  • Ondine, 1939
  • L’Apollon de Bellac, 1942
  • Sodome et Gomorrhe, 1943
  • La Folle de Chaillot, 1945
  • Pour Lucrèce, 1953
  • Les Gracques, pièce inachevée publiée en 1958
  • Les Siamoises, pièce ébauchée publiée en 1982

Articles connexes

Suggestion de livres


Electre

La guerre de Troie n’aura pas lieu

Théâtre complet

Litterature

La Menteuse

Amphitryon 38

Intermezzo

La guerre de Troie n’aura pas lieu
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